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Cituation du mois de novembre 2017 (Cituation #16) :

«  En français comme dans d’autres langues, on dit : “Le mieux est l’ennemi du bien” pour dire qu’il ne faut pas essayer de corriger une situation qui est déjà suffisante. Mais pour moi ce n’est pas le mieux qui est l’ennemi du bien, c’est le Bien qui est l’ennemi du mieux. Je veux dire que la seule chose qui nous est accessible, c’est le mieux et le moins bien. Le Bien est une abstraction. Nous n’y avons pas affaire directement.  J’éprouve beaucoup de méfiance à l’égard des régimes politiques qui se proposent d’instaurer le Bien. Et je me méfie aussi de ceux qui disent: “lI n’est pas possible d’améliorer la situation.“ Je pense que le mieux est possible. Pas le Bien. Parce que c’est un absolu. C’est vouloir quitter le jardin imparfait. Il en va de même pour la vérité. L’horizon de vérité est toujours présent, mais il ne faut pas espérer le  transformer en une estrade sur laquelle proclamer : “Je détiens la vérité“ »

Tzvetan Todorov, dans Books n° 83, mai-juin 2017, p. 14, propos recueillis par Henk de Berg et Karine Zbinden.

Cette cituation du mois, hommage à Tzvetan Todorov, est limpide et fondamentale : inutile de la commenter longuement. Efforçons-nous donc d’améliorer la situation et si la vérité est un horizon, alors soyons toujours prêts à corriger nos représentations…

Cituation du mois d’octobre 2017 (Cituation #15) :

« L’intelligence est notre dernier recours quand nous ne savons pas comment faire face à une situation. »

Jean Piaget

Je n’ai trouvé pas de référence précise pour cette cituation du mois attribuée à Jean Piaget. Il n’empêche qu’elle est très intéressante…

Elle me permet de reprendre la distinction entre expertise artificielle et intelligence artificielle, proposée lors de la Cituation #5. En effet, c’est lorsque le graphe de situations ne donne rien, lorsque l’expertise artificielle atteint ses limites, que commencerait la véritable intelligence : celle qui exige une part de créativité, de recul sur son propre savoir pour proposer quelque chose de nouveau, d’inédit

Une remarque préliminaire : la première étape consiste à reconnaître que le cas courant, la situation, n’est pas connue, ce qui implique un premier niveau de distance sur ses propres connaissances : je sais que je ne sais pas…

Alors seulement peut démarrer la deuxième étape, qui consiste à explorer son savoir, rechercher des situations abstraites similaires, faire des analogies de situations, pour trouver, essayer une réponse, une action qui semblerait adéquate.

C’est souvent la nouveauté, la surprise que suscite cette nouvelle réponse qui va entrainer que le comportement sera qualifié d’intelligent. Et ce, d’autant plus si l’on sait que le système ne sait pas ou ne pouvait pas connaître à l’avance cette réponse adaptée. Davantage que la répétition, les connaissances « cablées », la simple mémoire, on préfère valoriser l’innovation, la création. Effectivement, elle seule nous permettra de nous adapter dans des situations inconnues jusqu’alors… Pourtant la réponse ne vaudra que si elle est efficace ou validée…

Une part de crédibilité entre également en jeu : on n’a le droit à l’erreur qu’un nombre limité de fois…

Prenons un exemple un peu paradoxal : le module Revinos, intégré à Edinos peut parfois susciter la surprise. Ce module consiste à accompagner la personne qui corrige le graphe de nos, en lui soumettant des cas similaires au cas qui a déclenché la révision du graphe. L’utilisateur peut être parfois « bluffé » par le système qui lui soumet des situations auxquelles il n’avait pas pensé… Mais le système ne fait que suivre un graphe de nos : il est « câblé » et ne fait que dérouler son expertise…

C’est ainsi que la distinction expertise artificielle / intelligence artificielle atteint ses limites car on aura aussi tendance à qualifier l’expert d’intelligent tout simplement parce que c’est celui qui va faire mieux que ce qu’on aurait fait («  bien vu, je n’y avais pas pensé… ») ou qui semble maitriser un domaine qu’on ne connaît pas…

Cituation du mois de septembre 2017 (Cituation #14) :

« Recadrer signifie selon la définition de Paul Watzlawick : changer le point de vue perceptuel, conceptuel et/ou émotionnel à travers lequel une situation donnée est perçue pour la déplacer dans un autre cadre qui s’adapte aussi bien même mieux aux « faits » concrets de la situation et qui va en changer toute la signification.»

Françoise Kourilsky, Du désir au plaisir de changer, p. 23, Dunod, 2008.

Prolongeons la réflexion de la cituation du mois précédent et allons jusqu’au bout de notre position : pour être très clair, recadrer signifie bien changer la situation, sans changer les « faits concrets » qui la constituent. C’est ce qu’on peut formuler quand on considère que l’interprétation des faits concrets et le point de vue du sujet font partie de la situation et la définissent.

Les éléments objectifs du réel (l’état du monde), ne sont qu’une partie de la situation. Evitons donc de les appeler situation : « faits concrets » est une très bonne formulation…

La situation est une notion subjective, au sens de liée au sujet, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne peut pas être partagée et comprise par d’autres sujets. Seulement la situation inclut des facteurs qui ne sont pas liés aux seuls faits « objectifs », comme par exemple l’émotion du moment, le point de vue, l’historique des rapports entre personnes, l’état d’esprit, la motivation, les buts, les valeurs, etc… La notion de cadre est une excellente métaphore pour montrer la relativité des points de vue sur l’état du monde… Les mêmes faits peuvent être vus, cadrés, d’une manière complètement différente entre un moment et un autre, entre une personne et une autre… et être interprétés ou modélisés comme des situations différentes. Et le recadrage permet de sortir de la situation dans laquelle nous étions enfermés…

Cituation du mois d’août 2017 (Cituation #13) :

« La neige fondait sur la montagne et Bunny était mort depuis plusieurs semaines quand nous avons fini par comprendre la gravité de notre situation

Donna Tartt, Le Maître des illusions, p. 11, Pocket, 2014.

Voilà la phrase d’introduction (incipit) du livre Le Maître des illusions.

Le lecteur est accroché : quelle est donc cette situation qui semble grave, dramatique pour ses protagonistes ? Va-t-il falloir lire les 790 pages pour le savoir ? Il peut falloir du temps et de l’énergie pour appréhender complètement une situation … Pour le lecteur, mais aussi pour les protagonistes, qui n’ont pas réalisé tout de suite qu’ils étaient dans une situation grave.

Et cette qualification de grave caractérise la situation et la modifie… Rien n’a changé, certes, au niveau des faits qui se sont déroulés, et il y a eu potentiellement de nouveaux faits ou de nouvelles informations en lien avec la situation : toujours est-il que l’interprétation de la situation est devenue différente, donc la situation est maintenant différente…

Car une situation est bien une interprétation… (voir Cituation #2)

Cituation du mois de juillet 2017 (Cituation #12) :

« I get woken up in the middle of the night all the time. Some crisis somewhere in the world, some situation somewhere in the Situation Room…

– Well, that’s better than a dump truck. »

Réplique des personnages Frank Underwood et Thomas Yates dans la série House Of Cards, saison 3, épisode 36.

Dans la traduction française, le terme situation n’apparait pas :

« Je suis tout le temps réveillé au milieu de la nuit. Une crise quelque part dans le monde, un problème en salle de crise…

– C’est mieux que les éboueurs. »

Attardons nous un peu sur ce sens particulier dans la langue anglais du terme situation… En anglais effectivement, situation peut vouloir dire problème, crise : un sens que le terme en français ne porte pas…

Effectivement une situation peut être un moment de tension lorsqu’on ne sait pas comment la gérer (quelles sont les actions à effectuer dans ces circonstances ?…). C’est ainsi qu’une salle de crise s’appelle en anglais situation room. La plus célèbre étant celle de la Maison Blanche que J. F. Kennedy a créé après l’échec du débarquement américain à Cuba en 1961. L’objectif était de centraliser en temps réel toutes les informations provenant des différents canaux de communication dans un lieu unique : un grand collecteur d’informations sur lequel on peut s’appuyer pour prendre la meilleure décision…

« La salle de permanence de l’Agence européenne de gestion de la coopération opérationnelle des frontières n’est pas destinée à gérer les crises en direct mais plutôt à permettre d’avoir en permanence, un aperçu de ce qui se passe sur le terrain. C’est plutôt un « Centre de situation » qu’une « Salle de crise ». Aux murs, des cartes sur écran permettant d’avoir de façon lumineuse et illustrée une vue de la situation. »

Article En direct de la situation Room de Frontex, sur le site https://www.bruxelles2.eu

Il y aurait effectivement plusieurs types de Situation Room, selon qu’il y a réellement une crise sur laquelle il est urgent d’agir, ou si l’objectif est simplement de surveiller ou de superviser un dispositif (centre de contrôle). Sur ce point, la langue française est moins ambigüe avec le terme salle de crise.

Cette connotation négative dans la langue anglaise du terme situation est intéressante à creuser car elle révèle qu’une situation devient importante (et donc digne d’être désignée par des mots) lorsqu’on ne sait pas la traiter et qu’elle est donc un problème… On ne s’attarde pas sur les choses qui vont bien et pour lesquels notre savoir est efficace et éprouvé (les situations connues avec des actions connues…), sauf pour des questions d’apprentissage, mais lorsqu’on doit faire face à des situations inédites, alors la tension monte et peut mener  à la crise…

« Owen, we have a situation here ! »

Réplique du personnage Barry dans le film Jurassic World, réalisé par Colin Trevorrow, en 2015.

Cituation du mois de juin 2017 (Cituation #11) :

«  Ray Davies est un des très rares artistes surgis dans le monde du rock des années 60 dont on peut dire qu’il avait un regard. Un regard d’écrivain, de dessinateur, de photographe ou de cinéaste. Ou même simplement de journaliste chroniqueur. Cet homme a toujours eu une façon unique de résumer, le temps d’une chanson, des personnages et des situations : l’ouvrier qui, à force de travail et d’épargne, s’est bâti son petit pavillon et veut absolument oublier d’où il vient, les deux sœurs dont l’une, qui a réussi socialement, organise des dîners brillants à la ville et l’autre, qui se morfond à la campagne, regarde tourner sa machine à laver. Il y a chez Ray Davies et les Kinks l’art des mots, bien sûr, mais aussi l’art théâtral de la diction, soit celui de suggérer, par le choix d’une intonation ou d’un accent, le mépris de classe du grand bourgeois qui se croit au-dessus des autres ou, inversement, la gouaille populaire du cockney londonien qui ne s’en laisse pas conter par ceux de la haute. »

Michka Assayas, dans l’émission Very Good Trip  du 8 mai 2017 « Ray Davies et le rêve américain des Kinks », France Inter.

Résumer des personnages et des situations dans des chansons comme « Two sisters » ou « Mister Pleasant » des Kinks, dans des romans ou dans des films : voilà ce qu’on peut rechercher dans l’art en général… Mais décrire, dépeindre des situations, en quoi cela intéresse-t-il le spectateur, le lecteur ou l’auditeur ? Après tout, celui-ci peut être complètement indifférent à l’oeuvre (et l’artiste manque alors sans doute son but). Une réponse possible consiste à considérer qu’une situation n’est ni quelque chose d’abstrait, ni une simple description de l’état du monde :

  • D’abord une situation est incarnée, par des personnages, qui sont en situation justement. On ne dit pas d’une oeuvre qui dépeint un simple paysage qu’elle dépeint une situation…
  • Ensuite la situation m’intéresse dans l’oeuvre parce que je peux m’y retrouver, m’y projeter, ressentir de l’empathie avec les personnages concernés, me mettre dans leur peau, m’identifier à eux.
  • Cette projection me permet quelque part de me questionner, de prendre du recul, et même d’apprendre, en tout cas de tirer quelque chose de l’oeuvre. La littérature, le cinéma, la chanson permettent de confronter sa propre vision du monde avec des situations inédites. Dans cette situation, agirais-je comme le personnage ? Ou : comment éviter de se retrouver dans sa situation ? C’est le côté utilitariste de la chose : derrière la notion de situation il y a toujours le versant action
  • Et l’aspect moral sous-jacent : quelle est la bonne action ? Une question intéressante… Les artistes peuvent avoir aussi cette dimension moraliste. Sans forcément donner explicitement des leçons (car ils seront alors taxés de moralisateurs…), ils font passer des messages et cherchent à faire réfléchir. Ou pas…