Une cituation est une citation contenant le mot situation !
Chaque cituation dans cette rubrique est une occasion de discuter du concept de situation, de l’utilisation qui est faite de ce terme… et d’essayer de montrer la place centrale de ce concept dans la cognition !

Cituation du mois de septembre 2018 (Cituation #26) :

« La vie d’un homme est une suite de situations fortuites, et si aucune d’elles n’est exactement similaire à une autre, du moins ces situations sont-elles, dans leur immense majorité, si indifférenciées et si ternes qu’elles donnent parfaitement l’impression de la similitude. Le corollaire de cet état de choses est que les rares situations prenantes connues dans une vie retiennent et limitent rigoureusement cette vie. Nous devons tenter de construire des situations, c’est-à-dire des ambiances collectives, un ensemble d’impressions déterminant la qualité d’un moment. »

Guy Debord, Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale, revue Inter, Numéro 44, supplément, été 1989.

L’internationale situationniste est un mouvement révolutionnaire, politique et artistique dont le document fondateur « Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale » a été écrit par Guy Debord en mai 1967. Afin d’élargir « la part non-médiocre de la vie », les situationnistes cherchent à construire des situations :

« Notre idée centrale est celle de la construction de situations, c’est-à-dire la construction concrète d’ambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. Nous devons mettre au point une intervention ordonnée sur les facteurs complexes de deux grandes composantes en perpétuelle interaction : le décor matériel de la vie ; les comportements qu’il entraîne et qui le bouleversent. »

Guy Debord, ibidem.

L’objectif de l’art, de la culture, de l’architecture, dans cette approche, est de construire des situations qui permettent de vivre des moments exceptionnels, bouleversants. La vie quotidienne devient poésie vécue.

Cituation du mois d’août 2018 (Cituation #25) :

« – Georges est dans une situation délicate en ce moment.

– Oui et bien on est tous dans une situation délicate.

– Tu es dans une situation délicate, toi ?

– Non, mais tout le monde en général quoi. La vie est une situation délicate.»

Réplique des personnages Jacques et Martine dans le film Cuisine et Dépendances, réalisé par Philipe Muyl en 1992.

Cituation du mois de juillet 2018 (Cituation #24) :

« Il en a tiré un précepte qui, selon lui, s’applique à toutes les situations de l’existence : ne jamais laisser une piqûre en plan, toujours la gratter jusqu’au bout, jusqu’au sang, sauf à risquer d’être démangé toute sa vie. »

Fred Vargas, Quand sort la recluse, p. 63, Flammarion, 2017.

Le précepte qui s’applique à toutes les situations… Le Graal…

Ce serait formidable : toute la connaissance humaine réduite en une seule règle générale ! Le cerveau serait tellement content parce que c’est ce qu’il recherche : faire des économies… Car la complexité du réel coûte cher en charge et en ressources cognitives. Les règles générales et les abstractions lui permettent de simplifier les représentations du réel et de réduire toutes ces charges.

Cituation du mois de juin 2018 (Cituation #23) :

« – T’inquiète pas, je contrôle la situation.

– Hé bien, j’aimerais pas voir quand tu ne contrôles pas ! »

Réplique des personnages Dom Cobb et Arthur dans le film Inception, réalisé par Christopher Nolan en 2010.

Non seulement nous voudrions savoir quoi faire dans une situation donnée, mais nous voudrions aussi pouvoir maîtriser la situation

Implicitement cela veut dire : surveiller dans la durée que la situation reste dans un cadre qu’on a en tête. Soit que la situation courante reste inclue dans une situation abstraite plus générale qui correspond à ce qui est acceptable pour considérer que la situation est maitrisée, soit qu’on ne dérive pas vers des situations « hors-limite » identifiées au préalable qui sont en dehors de ce cadre…

Cituation du mois de mai 2018 (Cituation #22) :

« C’est à ce moment-là qu’un type intelligent aurait garé le Suburban au bout de la route et attendu les renforts, et c’est ce que j’envisageai. ll faudrait des heures pour que mon équipe arrive ici, si elle y parvenait, et j’avais en tête qu’un agent fédéral et un convoyeur étaient retenus en otages. J’appliquai la règle simple selon laquelle on pouvait prendre des décisions stupides quand on se trouvait dans ce genre de situations : si j’étais là-bas, est-ce que je ne voudrais pas que quelqu’un vienne à ma recherche ?

Ouaip. »

Craig Johnson, Tous les démons sont ici, p. 88, Gallmeister, 2015.

On aimerait toujours avoir un mode d’emploi auquel se référer, qui nous dise quoi faire, selon les situations… Cela est nécessaire pour certaines activités professionnelles. Mais dans la vie tout court, quel sens cela pourrait-il avoir ? Cela éviterait peut-être les conflits intérieurs (mais également la réflexion… et l’exercice de la liberté ?). En l’occurence le « manuel officiel du parfait shérif » stipulerait au shérif Longmire, héros des romans de Craig Johnson, de ne pas s’exposer seul face aux méchants lorsqu’il peut attendre les renforts, de ne pas risquer sa vie inutilement (« décision stupide » pour ses proches, mais peut-être pas pour les otages…). Ce n’est pas la première fois que Walt Longmire fait ce type de choix, et c’est ce qui fait de lui un héros. En matière de comportement individuel, heureusement que ce genre de manuel n’existe pas et que nous pouvons librement exercer notre liberté (décider de risquer d’être un héros ou pas). Pour autant, on peut penser que nous avons tous notre propre manuel dans notre tête, constitué à partir de nos expériences, mis à jour et à l’épreuve en permanence : les situations ont une place centrale dans ce manuel…

Revenons un instant sur l’expression « genre de situations » employé par le narrateur : la catégorisation des situations est un processus nécessaire pour la prise de décision. Elle permet d’abstraire et de réduire la situation courante à ses caractéristiques essentielles. Cette situation simplifiée peut ensuite être rapportée, comparée à une situation analogue déjà vécue ou « connue », à laquelle les actions adéquates sont éventuellement attachées dans notre tête.

Cituation du mois d’avril 2018 (Cituation #21) :

« Dans un monde mouvant et complexe, toute communauté d’enracinement est obligée de s’interroger sur l’étendue et les limites de la validité que peuvent conserver ses valeurs traditionnelles. Elle est obligée de confirmer ou d’infirmer celles-ci, de les remettre en question ou de les revendiquer réflexivement à la lumière de situations inédites. Et c’est la nécessité pratique de ces choix qui conduira chaque communauté immergée dans un contexte historique  en perpétuel changement à se différencier ou à se diviser en tendances, comme l’ont fait toutes les communautés religieuses, notamment, et à donner naissance à des dissidents, des rebelles, des opposants, des résistants, bref à des sujets qui revendiquent la capacité de juger et de choisir par eux-mêmes : qui revendiquent leur autonomie comme le fondement ultime et nécessaire des valeurs.  »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 196, Editions Galilée, 2003.

Clôturons ce cycle André Gorz par cette belle cituation « politique », au sens où elle traite de la position de la personne au sein de la société dans laquelle elle vit et de sa capacité à faire des choix. On a besoin d’intelligence lorsqu’on est face à des situations inédites ou imprévues. Les connaissances et l’intelligence nous permettent de faire les bons choix dans ces circonstances :

« Elle (la connaissance) recouvre et désigne une grande diversité de capacités hétérogènes, c’est-à-dire sans commune mesure, parmi lesquelles le jugement, l’intuition, le sens esthétique, le niveau de formation et d’information, la faculté d’apprendre et de s’adapter à des situations imprévues, capacités elles-mêmes mises en oeuvre par des activités hétérogènes qui vont du calcul mathématique à la rhétorique et à l’art de convaincre l’interlocuteur, de la recherche techno-scientifique à l’invention de normes esthétiques.  »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 33, Editions Galilée, 2003.

Qu’attend-on donc de l’intelligence artificielle ? Cette capacité à gérer les situations inédites ? Encore faut-il être en mesure de détecter l’inédicité de la situation (voir cituation #15). Une même situation peut être modélisée à des niveaux d’abstraction variables. Gardons-nous surtout de deux écueils :

  • L’IA n’amènera pas l’infaillibilité. Cette croyance répandue, qui s’explique notamment par  une culture scientiste dominante, est une chimère.
  • Ne nous cachons pas derrière l’IA pour éviter de prendre des décisions et de les assumer… L’autonomie de l’IA ne peut être que réduite. Ne pouvant faire preuve d’engagement, ni de responsabilité, elle ne doit pas aller sur le terrain de la définition des buts, ni de la hiérarchie des valeurs.

« Mais ils (les pionniers de l’Intelligence Artificielle) ne s’étaient jamais posé la question principale ; celle de la capacité de définir les problèmes à résoudre ; de distinguer ce qui est important de ce qui ne l’est pas, ce qui a un sens de ce qui n’en a pas ; de choisir, de définir et de poursuivre un but, de le modifier à la lumière d’événements imprévus ; et, plus fondamentalement, la question des raisons et des critères en vertu desquels les buts, les problèmes, les solutions sont choisis. De quoi donc dépendent ces choix, ces critères ? Si l’intelligence fonctionne comme une machine à programme, qui a défini le programme ? Les pionniers de l’IA avaient tout simplement ignoré ces questions qui renvoient à l’existence d’un sujet conscient, vivant, qui pense, calcule, choisit, agit, poursuit des buts parce qu’il éprouve des besoins, des désirs, des craintes, des espoirs, des douleurs, des plaisirs – bref parce qu’il est un être de besoins et de désirs à qui il manque toujours quelque chose qu’il n’est ou n’a pas encore et qui, en raison de son sentiment de manque, de son sentiment d’incomplétude, est toujours à venir pour lui-même, incapable de coïncider avec soi dans la plénitude immobile de l’être qui est ce qu’il est. »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 126, Editions Galilée, 2003.

Cituation du mois de mars 2018 (Cituation #20) :

«  La connaissance ouvre donc la perspective d’une évolution de l’économie vers l’économie de l’abondance, ce qui veut dire aussi vers une économie où la production, demandant de moins en moins de travail immédiat, distribue de moins en moins de moyens de paiement. La valeur (d’échange) des produits tend à diminuer et à entraîner, tôt ou tard, la diminution de la valeur monétaire de la richesse totale produite, ainsi que la diminution du volume des profits. L’économie de l’abondance tend par elle-même vers une économie de la gratuité et vers des formes de production, de coopération, d’échanges et de consommation fondées sur la réciprocité et la mise en commun ainsi que sur de nouvelles monnaies. Le “capitalisme cognitif” est la crise du capitalisme tout court.

Dans cette situation, un double problème se pose à l’économie capitaliste: celui de la solvabilisation de la demande pour ce qui est produit avec de moins en moins de travail ; celui de la “capitalisation” et de la valorisation d’un produit, la connaissance, qu’il s’agit pour le capital de s’approprier afin de l’empêcher de devenir un bien collectif et de le faire fonctionner comme du “capital immatériel”. »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 47, Editions Galilée, 2003.

André Gorz distingue les connaissances, « qui portent sur des contenus formalisés, objectivés, qui ne peuvent, par définition, appartenir aux personnes », du savoir et de l’intelligence : « Le savoir est fait d’expériences et de pratiques devenues évidences intuitives et habitudes, et l’intelligence couvre tout l’éventail des capacités qui vont du jugement et du discernement à l’ouverture d’esprit, à l’aptitude à assimiler de nouvelles connaissances et à les combiner avec des savoirs. » (Ibidem, p. 13).

Il y a conflit entre l’utopie du partage des connaissances rendue possible par les technologies numériques et une des dérives du capitalisme qui cherche à contrôler et réduire les accès aux connaissances :

«  Virtuellement dépassé, le capitalisme se perpétue en employant une ressource abondante – l’intelligence humaine – à produire de la rareté, y compris la rareté d’intelligence. Cette production de rareté dans une situation d’abondance potentielle consiste à dresser des obstacles à la circulation et à la mise en commun des savoirs et des connaissances : notamment par le contrôle et la privatisation des moyens de communication et d’accès, par la concentration sur une couche très mince des compétences admises à fonctionner comme du “capital cognitif”. »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 81, Editions Galilée, 2003.

Cituation du mois de février 2018 (Cituation #19) :

« Le besoin impérieux d’un revenu suffisant et stable est une chose ; le besoin d’agir, d’oeuvrer, de se mesurer aux autres, d’être apprécié par eux est une chose distincte, qui ne se confond pas ni ne coïncide avec la première. Le capitalisme lie systématiquement les deux choses, les confond et fonde sur cette confusion le pouvoir du capital et son emprise idéologique : pas d’activité qui ne soit un “travail” commandé et payé par qui le commande ; pas de revenu suffisant qui ne soit la rémunération d’un “travail”. Le besoin impérieux d’un revenu suffisant sert de véhicule pour faire passer en contrebande “le besoin impérieux de travailler”. Le besoin d’agir, d’oeuvrer, d’être apprécié sert de véhicule pour faire passer en contrebande le besoin d’être payé pour ce qu’on fait.

Parce que la production sociale (celle du nécessaire et du superflu) exige de moins en moins de « travail » et distribue de moins en moins de salaires, il devient de plus en plus difficile de se procurer un revenu suffisant et stable au moyen d’un travail payé. Dans le discours du capital, on attribue cette difficulté au fait que “le travail manque”. On occulte ainsi la situation réelle ; car ce qui manque n’est évidemment pas le “travail” mais la distribution des richesses pour la production desquelles le capital emploie un nombre de plus en plus réduit de travailleurs.

Le remède à cette situation n’est évidemment pas de “créer du travail” ; mais de répartir au mieux tout le travail socialement nécessaire et toute la richesse socialement produite. Ce qui aura pour conséquence que ce que le capitalisme a artificiellement confondu pourra de nouveau être dissocié : le droit à un revenu suffisant et stable n’aura plus à dépendre de l’occupation permanente et stable d’un emploi ; le besoin d’agir, d’oeuvrer, d’être apprécié des autres n’aura plus à prendre la forme d’un travail commandé et payé. Celui-ci occupera de moins en moins de place dans la vie de la société et dans la vie de chacun. Au sein de celle-ci pourront alterner et se relayer des activités multiples dont la rémunération et la rentabilité ne seront plus la condition nécessaire ni le but. Les rapports sociaux, les liens de coopération, le sens de chaque vie seront produits principalement par ces activités qui ne valorisent pas de capital. Le temps de travail cessera d’être le temps social dominant. »

André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, p. 123, Editions Galilée, 1997.

L’automatisation et l’informatique sont des acteurs essentiels dans cette transformation du capitalisme qui laisse une part de plus en plus réduite au travail salarié dans la production de biens. On peut choisir de l’ignorer et de continuer à penser que « la plénitude des droits économiques (le droit au plein revenu), sociaux (droit à la protection sociale) et politiques (droit d’action, de représentation et d’organisation collectives) reste attachée aux seuls emplois, de plus en plus rares, occupés de façon régulière et à plein temps. » (André Gorz, ibidem, p. 108).

« Quand la création de richesses ne dépendra plus du travail des hommes, ceux-ci mourront de faim aux portes du Paradis à moins de répondre par une nouvelle politique du revenu à la nouvelle situation technique ».

Wassily Leontiev cité par André Gorz dans Misères du présent, Richesse du possible, p. 146.

Quel est le remède à cette situation ? (on parle ici d’une situation très générale : la situation économique mondiale, c’est à dire un moment dans l’évolution globale du capitalisme et des sociétés occidentales). Et l’évaluation qui est faite de cette situation est négative : il s’agit d’une crise (cf le sens anglais de situation dans Cituation #12), il faut donc faire quelque chose : remédier, répondre, agir…

Le remède, donc, André Gorz l’a depuis longtemps proposé et défendu : c’est la mise en place d’un revenu de base suffisant et inconditionnel.

« Une des fonctions de l’allocation universelle est, au contraire, de faire du droit au développement des facultés de chacun le droit inconditionnel à une autonomie qui transcende sa fonction productive et existe par et pour elle-même sur le plan moral (autonomie du jugement de valeur), politique (autonomie de la décision concernant le bien commun), culturel (invention de styles de vie, modèles de consommation et arts de vivre), existentiel (capacité de se prendre en charge au lieu d’abandonner aux experts et autorités le soin de décider ce qui est bon pour nous). »

André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, p. 145, Editions Galilée, 1997.

Cituation du mois de janvier 2018 (Cituation #18) :

«  Il ferait mieux d’étaler sa tâche sur deux phases : 1° chercher à se comprendre lui-même (…/…) ; 2° s’étant compris dans son choix et sa situation originels, voir quelle prise et quelles possibilités d’action lui offre cette situation (qu’il lui reste à expliciter) sur un monde (qu’il lui reste à mieux connaître). Voilà qui commence à être clair ; et il s’aperçoit maintenant que s’il a tant nagé avant d’arriver à cette conclusion, c’est qu’il est retombé un moment dans l’un de ses travers les plus révélateurs : le goût de la connaissance théorique et abstraite, la volonté d’embrasser le monde du regard comme un pur objet tout extérieur, grâce à une méthode de connaissance impersonnelle (sa passion pour les statistiques), au lieu de s’intéresser une bonne fois à la place qu’il y occupe, lui, à la manière dont il peut, lui, le rejoindre, à partir de sa situation particulière – étant bien entendu que jamais il ne se débarrassera de cette situation (il la remaniera seulement) et des « préjugés » (des idiosyncrasies) auxquels elle l’incline nécessairement, qu’il ne sera jamais une conscience anonyme, parfaitement transparente et raisonnable, mais qu’il peut seulement chercher à tirer parti du fait que sa situation le sensibilise à l’égard de certaines significations, lui fait vivre intensément une certaine vérité, lacunaire bien sûr, et qu’il convient de compléter par l’intelligence raisonnée de celles qui lui restent étrangères. Il lui reste à s’assumer dans sa singularité pour la dépasser effectivement et vivre quelque entreprise positive explicitant sa vérité à lui, au lieu de (persuadé que sa situation l’exile à tout jamais du monde et de l’humanité) chercher à rejoindre celle-ci en faisant abstraction de toute situation, en s’annulant systématiquement comme personne dans l’énoncé d’austères et abstraites généralités. »

André Gorz, Le traitre, p. 127, collection « Folio Essais », Paris, 2005.

Nous allons démarrer cette nouvelle année avec un cycle de cituations consacrées au philosophe André Gorz, grand connaisseur de Sartre et de Marx, dont les réflexions fondamentales sur l’économie, l’écologie ou encore l’intelligence artificielle sont particulièrement pertinentes et visionnaires.

Cette première cituation prolonge celle du mois dernier. Notre ancrage dans le monde complique la recherche de la connaissance théorique objective absolue. Nous sommes tous dans une situation particulière, singulière, qu’il nous faut comprendre, expliciter, si nous voulons mieux comprendre le monde et exercer véritablement notre liberté…

«  Par ailleurs, la « situation » qui se présente à l’individu n’est pas le seul fait de son parcours existentiel, qui charrie le passé. L’incomplétude de l’être, qui naît dépendant pour ensuite s’arroger le libre arbitre (Gorz ne rejette pas le rapprochement avec le libre arbitre des chrétiens), s’enracine dans un contexte plus large, d’ordre social et économique, qui agit à tout instant et dans le présent, et que seul le marxisme appréhende comme la forme de détermination essentielle que subit l’homme adulte dans ses choix. Que les fonctions et les rôles sociaux de l’individu définissent son identité en l’empêchant d’exister par lui-même sera pour Gorz une vérité inébranlable : « Ce n’est pas “je” qui agit, c’est la logique automatisée des agencements sociaux qui agit à travers moi en tant qu’Autre, me fait concourir à la production et reproduction de la mégamachine sociale.¹ » Il n’y a pas de liberté qui puisse s’affranchir de ce monde ; elle est par nécessité « située » dans le monde. Cela veut dire aussi que la rencontre du sujet et du contexte est constitutive d’une situation qui n’est pas jouée d’avance et qui offre toujours, à l’état virtuel, la possibilité de la révolte et d’une inflexion vers la liberté. L’injonction morale que suscite la permanente collusion du sujet avec cette double détermination, individuelle et sociale, est simple : il faut dans un même élan se modifier soi-même et modifier les conditions externes de son existence. Axiome synchronique et dialectique que récusent aussi bien le marxisme que le christianisme, qui privilégient chacun un pôle différent. »

Willy Gianinazzi, André Gorz, Une vie, p. 67, Editions La Découverte, Paris, 2016.
¹ André Gorz, Ecologica, p. 12, Galilée, Paris, 2008.

Cituation du mois de décembre 2017 (Cituation #17) :

«  La situation d’un être, au sens courant du terme, c’est la portion d’espace-temps qu’il occupe (son ici-et-maintenant propre), donc aussi son environnement et sa place, le cas échéant, dans une hiérarchie. C’est également, s’agissant d’un être humain, ce qu’il y fait. Par exemple quand on dit de quelqu’un qu’il a « une belle situation » : cela désigne moins un lieu qu’un métier, qu’une fonction, qu’un certain rang dans une hiérarchie sociale ou professionnelle. Toutefois l’usage philosophique du mot tend de plus en plus à se concentrer sur son acception sartrienne : être en situation, c’est être soumis à un certain nombre de données et de contraintes que l’on n’a pas choisies (être un homme ou une femme, grand ou petit, d’origine bourgeoise ou prolétarienne, dans tel ou tel pays, à telle ou telle époque…), mais que l’on reste libre d’assumer ou non. La situation, écrit Sartre, est un phénomène ambigu : c’est le « produit commun de la contingence de l’en-soi et de la liberté ». C’est donc notre lot, définitivement. Il y a toujours un monde, un environnement, des contraintes, des obstacles. Toujours la possibilité de les affronter ou de les fuir. C’est ce que Sartre appelle « le paradoxe de la liberté : il n’y a de liberté qu’en situation, et il n’y a de situation que par la liberté » (L’être et le néant, IV, I, 2, p. 568-569). »

André Comte-Sponville, Article Situation, dans Dictionnaire philosophique, p. 538, Presses Universitaires de France, 2001.

Nous finissons l’année fort avec cette magnifique cituation, tant sur le plan formel (six mentions du terme situation, et en plus une autre cituation imbriquée…), que sur le fond, qui nous rappelle que la situation est un concept philosophique important dans la philosophie sartrienne.

Une situation n’est pas qu’une position ou un ensemble de facteurs extérieurs donnés, elle inclut ou implique la dimension de l’action. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’elle est aussi un concept fondamental à mon sens des sciences cognitives : on pourrait même affirmer qu’une connaissance est un lien situation-action. En tout cas, cette dimension de l’action (qui inclut aussi le fait de décider de ne pas agir) en situation, soulève en philosophie la question du choix, du déterminisme, de la liberté… L’article de Comte-Sponville poursuit la réflexion sur ce sujet en utilisant des concepts qui échapperont au profane : « La situation est donc le corrélat objectif (déterminé, non déterminant) de ma subjectivité : c’est l’être propre de mon néant ». Quand je vous dit qu’on finit fort…

Dans ces réflexions sur la situation et sur la liberté, gardons bien en tête notre contexte qui est de capturer des connaissances dans un système informatique pour reproduire une expertise : dans ce cadre, le libre-arbitre n’a pas sa place. Toute incertitude ou choix aléatoire est le symptôme, soit d’un manque d’explicitation des connaissances, soit d’une réelle non-connaissance (ce qu’il faut également être en mesure d’accepter). Par contre dans la vraie vie et en philosophie, comme le précise la cituation du mois, la situation est le lieu d’expression du libre-arbitre.

Nous faisons l’hypothèse qu’il est possible de représenter les situations, en tout cas de les modéliser, même imparfaitement. Mais les philosophes peuvent arguer que cela est impossible :

 “Le concept de situation est caractérisé par le fait qu’on ne se trouve pas en face d’elle, qu’on ne peut avoir d’elle un savoir objectif. On est toujours placé dans une situation, on s’y trouve déjà impliqué et l’éclaircissement de cette situation constitue la tâche qu’on arrive jamais à achever.”

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, p. 32, Editions du Seuil, 1976.

Gadamer poursuit en indiquant que « cet inachèvement ne tient pas à un manque de réflexion, mais résulte de l’essence de l’être historique que nous sommes. » Errare humanum est… La connaissance est possible, mais elle reste imparfaite, inachevée et avec une part de subjectivité. Mais il faut bien, à un moment donné, construire un modèle, même partiel, de la réalité : de la situation… Sinon, ce sera difficile d’agir sur le monde.

“L’appréhension de la situation est d’une telle nature qu’elle a déjà changé, aussitôt qu’elle rend possible l’appel à l’action et à un comportement.”

Karl Jaspers, La situation spirituelle de notre époque, Desclée de Brouwer, Paris, 1951.

Voilà qui va plutôt dans le sens de notre modèle : dès lors qu’une situation est appréhendée (donc éventuellement l’action associée exécutée) , elle change de nature, et nous voilà dans une nouvelle situation (passage au nos suivant…).