Une cituation est une citation contenant le mot situation !
Chaque cituation dans cette rubrique est une occasion de discuter du concept de situation, de l’utilisation qui est faite de ce terme… et d’essayer de montrer la place centrale de ce concept dans la cognition !

Cituation du mois d’avril 2017 (Cituation #9) :

«  Le sens tactique, pour le joueur, c’est donner une réponse la plus rapide possible à une situation donnée. Il y a toujours plusieurs solutions, plusieurs réponses à une situation du moment. Un joueur qui possède un sens tactique choisit toujours la bonne. »

Stéphane Moulin, entraineur d’Angers, dans Comment regarder un match de foot ?,  Les cahiers du football, p. 103, Solar, 2016.

Nous voici dans le domaine du football ce mois-ci…

Dans la vie courante, comme sur un terrain de foot, il y a effectivement plusieurs actions possibles dans une situation donnée. La question est de savoir laquelle est la bonne action (passer en retrait ? dribbler ? temporiser ? tirer au but ? dégager en touche ?)… Le joueur qui choisit la bonne action (ou la moins mauvaise) en fonction de la situation, fera preuve d’intelligence de jeu, de sens tactique, aux yeux de ses partenaires, de son entraineur et du public.

Dans notre contexte, nous dirons que c’est un expert : celui-ci qui connait la bonne action selon la situation. Il sera considéré comme un bon joueur si en plus il est capable de réussir les actions qu’il choisit (la passe au cordeau, le dribble efficace, le tâcle juste, … le but !), c’est-à-dire s’il possède aussi une bonne technique.

Si donc dans nos graphes de nos, on trouve en général une seule action pour une situation, c’est que l’expert y a inscrit la bonne action (ou la meilleure) et non pas l’ensemble des possibles… Allons plus loin : si beaucoup d’actions sont envisageables, c’est peut-être le symptôme que la situation n’a pas été complètement appréhendée, qu’elle mérite peut-être d’être re-précisée en prenant en compte de nouveaux faits. Une bonne identification de la situation réduit l’étendue des bonnes actions possibles¹.

Autre réflexion : sur un terrain de foot, la situation évolue très vite. D’une seconde à l’autre, la situation n’est plus la même, selon le déplacement des joueurs et du ballon. Une excellente perception de l’environnement et une bonne capacité d’anticipation fait aussi partie de l’intelligence de jeu.

¹ Rappelons que nous cherchons ici à modéliser les connaissances d’un expert et que nous ne sommes pas sur le terrain de la liberté individuelle…

Cituation du mois de mars 2017 (Cituation #8) :

«  C’est une bonne situation ça, scribe ?

– Vous savez, moi je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation. Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres. Des gens qui m’ont tendu la main, peut-être à un moment où je ne pouvais pas, où j’étais seul chez moi. Et c’est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres forgent une destinée… Parce que quand on a le goût de la chose, quand on a le goût de la chose bien faite, le beau geste, parfois on ne trouve pas l’interlocuteur en face, je dirais, le miroir qui vous aide à avancer. Alors ça n’est pas mon cas, comme je disais là, puisque moi au contraire, j’ai pu : et je dis merci à la vie, je lui dis merci, je chante la vie, je danse la vie… je ne suis qu’amour ! Et finalement, quand beaucoup de gens aujourd’hui me disent « Mais comment fais-tu pour avoir cette humanité ? »,  et bien je leur réponds très simplement, je leur dis que c’est ce goût de l’amour ce goût donc qui m’a poussé aujourd’hui à entreprendre une construction mécanique, mais demain qui sait ? Peut-être simplement à me mettre au service de la communauté, à faire le don, le don de soi… »

Réplique des personnages Numérobis et Otis dans le film Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, réalisé par Alain Chabat, en 2002.

Cette cituation du mois amène plusieurs réflexions, qui vont être plus courtes que la citation elle-même :

  • D’abord une situation peut être complexe, très générale et assez longue à décrire…
  • Ensuite, situer, c’est positionner sur un plan ou dans un cadre (géographique, social, etc..). C’est donc toujours relativement à quelque chose que l’on situe. Plus précisément relativement à d’autres situations…
  • Enfin, Otis a raison : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise situation. Dans notre contexte par contre, une situation n’a un sens que par rapport à un but donné.

Cituation du mois de février 2017 (Cituation #7) :

« J’espère, Monsieur, que vous avez bien compris la situation

– Je le pense, Monsieur. »

Réplique des personnages Georges Dumont et Atos Pezzini dans le film Marguerite, réalisé par Xavier Giannoli, en 2015.

Comprendre la situation : voilà bien le but de ce qu’on appelle la communication… Partager une interprétation commune de la réalité.

En l’occurence, lorsque Monsieur Dumont, le mari de Marguerite, demande au professeur de chant de Marguerite, Monsieur Pezzini, s’il a « bien compris la situation » après que ce dernier ait auditionné ladite Marguerite, il lui envoie le message suivant : « Vous avez entendu que Marguerite chante mal, surtout ne l’encouragez pas à poursuivre  et à monter ce spectacle qui la ridiculisera ».

Monsieur Pezzini peut voir de son côté la situation différemment : ce cours de chant est une aubaine pour lui, et lui permettra de tirer de l’argent de ses riches clients.

Ce dialogue a lieu devant Marguerite, qui, elle, a bien sûr une autre interprétation de la situation : la date du spectacle approche et elle a besoin d’un professeur pour bien se préparer. C’est la « situation officielle », car Monsieur Dumont, qui s’évertue à cacher à Marguerite son absence de talent vocal, utilise le mot situation (et l’ambiguïté de ce mot qui peut être utilisé dans un sens très général), pour tenir quasiment un double langage. Dans la question qu’il pose, il ne donne pas le même message à Marguerite et à son professeur… Et comme le professeur de chant, répond positivement, tout le monde est content ! Mais il y a bien malentendu entre les trois personnages…

En temps normal, pour qu’une communication soit réussie, la situation doit être précisée, explicitée et les échanges verbaux, les questions, reformulations, doivent permettre en fin de compte de vérifier qu’on parle bien de la même chose : de la même situation… En l’occurence, M. Dumont ne cherche pas à communiquer avec sa femme, mais utilise la richesse du langage et ses ambiguïtés pour envoyer un message codé.

Moralité : face à un interlocuteur qui utilise le terme situation, n’hésitons pas à lui faire repréciser la situation qu’il a en tête…

Cituation du mois de janvier 2017 (Cituation #6) :

« Exercez-vous une activité professionnelle ?

– « Ça dépend »… Oui, ça évidemment, on vous demande de répondre par « oui » ou par « non », alors forcément : « ça dépend », ça dépasse ! »

Réplique du film Le père Noël est une ordure, réalisé par Jean-Marie Poiré en 1982.

Au delà de la blague sur le remplissage des formulaires administratifs, qu’ils soient électroniques ou papier, et de leur formatage pour faire rentrer les administrés dans des cases (et là je m’empresse de remplacer cases par situations…), je vais m’attarder sur l’expression « ça dépend »…

Ce mois-ci, nous ne sommes pas face à une vraie cituation, puisque la citation ne comprend pas le terme situation, mais je me permets cette petite entorse car l’expression « ça dépend » résonne pour moi comme un signal quand je l’entends dans la vie courante…

Si vous êtes face à quelqu’un qui vous dit, dans une circonstance donnée : « ça dépend », vous êtes face à un expert¹… C’est-à-dire face à quelqu’un qui dispose d’une connaissance, dans un domaine plus ou moins reconnu, plus ou moins trivial, plus ou moins personnel. Et cette connaissance, il est possible de l’expliciter. Soit parce qu’elle est déjà explicite pour la personne et qu’elle est habituée à exposer cette connaissance : « ça dépend de … », « il faut commencer par savoir si… », « est-ce que … ». Soit la personne sait, mais n’a pas encore verbalisé ce savoir. Dans les deux cas, la personne qui dit « ça dépend » a en tête au moins deux situations distinctes, là où son interlocuteur n’en voit qu’une… Si elle a dit, « ça dépend », c’est qu’elle est en mesure de discriminer ces deux situations, et il devrait être possible d’exprimer cette connaissance sous forme de graphe de situations…

Et comment l’expert peut-il discriminer les situations ? En posant la bonne question, en allant chercher les faits qu’il est pertinent de connaitre dans la situation. C’est la première partie de la connaissance de l’expert. La deuxième partie consiste à savoir ce qu’implique la présence de ces nouveaux faits, ce qu’ils changent précisément dans la situation courante, et donc de définir la nouvelle situation… On retrouve là les deux dimensions de notre modèle de « noeud de situation » (noS) : les actions et les règles de transition.

En conclusion, lorsque vous dites « ça dépend », vous pouvez vous attendre à ce que votre interlocuteur vous réponde « ça dépend de quoi ? ». C’est donc que vous avez en tête plusieurs situations et des règles (de type « si… alors il faut … ») pour discriminer ces situations : vous disposez de ce qu’on peut appeler une micro-expertise (et peut-être bien plus…), que vous êtes prêt à partager…

¹ Vous pouvez aussi vous trouver en face de quelqu’un qui est dans l’évitement, qui cherche à ne pas s’engager dans une réponse précise, soit par incompétence, soit pour protéger son savoir… Mais vous verrez vite si votre interlocuteur dispose vraiment d’un savoir et s’il est disposé à le partager …

Cituation du mois de février 2016 (Cituation #5) :

« The behavior of those systems (learning systems) can be made to change in reasonable ways depending on what happened to them in the past. But by themselves, the simple learning systems are useful only in recurrent situations; they cannot cope with any significant novelty. »

Marvin Minsky, Steps toward Artificial Intelligence, Proceedings of the Institute of Radio Engineers Vol. 49 Issue 1,1961.

Marvin Minsky est mort la semaine dernière. Ce grand pionnier de l’Intelligence Artificielle a eu une influence considérable sur nombre d’étudiants et de chercheurs en informatique. La lecture de « La société de l’esprit » m’a personnellement passionné.

La cituation du mois me permet de remettre à sa place l’objectif des graphes de situation : ce modèle ne s’intéresse qu’aux « situations récurrentes » et ne cherche pas à traiter la nouveauté, ce qui ne le place pas, d’un certain point de vue¹, dans la catégorie des systèmes intelligents ou apprenants…

L’objectif de l’IA n’est pas seulement de reproduire des comportements issus de l’expérience passée, c’est aussi de proposer des réponses face aux nouvelles situations :

« In order to solve a new problem one uses what might be called the basic learning heuristic first try using methods similar to those which have worked, in the past, on similar problems. We want our machines, too, to benefit from their past experience. Since we cannot expect new situations to be precisely the same as old ones, any useful learning will have to involve generalization techniques. »

Marvin Minsky, Steps toward Artificial Intelligence, Proceedings of the Institute of Radio Engineers Vol. 49 Issue 1,1961.

Cette ambition n’étant pas celle du modèle des graphes de décision ou des arbres de décision, proposons d’éclaircir cela d’entrée de jeu pour éviter les malentendus en parlant d’expertise artificielle plutôt que d’intelligence artificielle…

L’intelligence artificielle s’attache à détecter ou prévoir des comportements à partir d’un grand nombre de données (réseaux de neurones, deep learning, big data), ou à anticiper sur la base de modèles prédéfinis (recherche opérationnelle, résolution de problèmes, …). Elle vise une autonomie du système. Son représentant est HAL, l’ordinateur de 2001, odyssée de l’espace : le système « qui ne se trompe jamais ».

L’expertise artificielle s’appuie sur un expert qui valide tout apprentissage et ses systèmes à base de connaissance ne sont que le reflet de la connaissance de cet expert.

Entre les deux, il y a sûrement de la place pour des robots qui se trompent… Et qui devront gérer la non-validation de leurs connaissances, qu’ils voudront en permanence tester sur le réel… Mais est-ce une bonne idée de considérer notre monde comme un terrain d’expérimentation pour robots ?

¹ On peut arguer que les situations représentées dans le système sont des situations « abstraites » et que le système est capable de traiter des situations concrètes nouvelles en les catégorisant dans ces modèles de situation : dans ce sens les graphes de nos sont capables de traiter la nouveauté…

Cituation du mois de décembre 2015 (Cituation #4) :

“- Réfléchis une seconde Anakin ! Demande-toi ce que ferait Padmé si elle était dans cette situation.

– Elle ferait son devoir ! »

Réplique des personnages Obi-Wan Kenobi et Anakin Skywalker, dans le film Star Wars, Episode 2 : L’attaque des clones, réalisé par George Lucas en 2002.

La cituation du mois permet d’aborder la question du niveau d’abstraction des situations. Au moment où Obi-Wan et Anakin échangent ces paroles, il sont dans un vaisseau lancé à la poursuite du méchant comte Dooku, alors que Padmé vient de chuter depuis le vaisseau sur le sol du désert. C’est une situation concrète, unique, nouvelle, qui clairement n’aurait pas pu être anticipée. Pourtant les deux personnages quand ils font référence à cette situation, se comprennent parfaitement : ils partagent une abstraction de la situation concrète qu’on pourrait résumé ainsi : « Faut-il faire demi-tour pour aller sauver Padmé et, selon la position d’Obi-Wan, placer les sentiments personnels d’Anakin avant la réussite de la mission ou faut-il avant tout capturer le méchant (le devoir de ces deux chevaliers Jedi) ». Si l’on poursuit le cheminement d’abstraction de situation, on arrive à la situation abstraite suivante : « Le plus important est-il le devoir ou l’amour ? ». Et Anakin a sa réponse. On peut supposer qu’il y a dans la tête d’un Jedi, une situation encore plus abstraite : « Le devoir avant tout le reste ». C’est une « connaissance » au sens où cette règle ou devise, est utile pour décider des actions à mener. C’est une connaissance qui a été apprise, qui peut être erronée, en tout cas discutée (on peut défendre que la sauvegarde d’une vie humaine passe avant le devoir).

Comment le lien entre la situation concrète du moment (continuer la poursuite ou faire demi-tour) et cette règle générale (le devoir avant tout) se fait-il ? C’est toute la magie de la cognition et de l’intelligence… Et comme déjà évoqué dans l’article Cituation #1, l’analogie entre les situations est un mécanisme cognitif qui semble fondamental :

« Dans un premier temps, il y a une situation concrète avec des composantes concrètes. Elle est donc perçue comme quelque chose d’unique et séparable du reste du monde. Au bout de quelque temps pourtant, on rencontre une autre situation que l’on trouve semblable et le lien s’établit. Dès ce moment, les représentations mentales des deux situations commencent à se lier, à se mêler et à se confondre donnant lieu à une nouvelle structure mentale qui, bien que moins spécifique que chacune des deux sources (c’est-à-dire moins détaillée), n’est pas fondamentalement différente d’elles. »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 47, Odile Jacob, 2013.

Mais revenons à une cituation de cinéma, pour illustrer le fait que souvent le terme situation est utilisé à un très haut niveau d’abstraction. Les « situations critiques » sont un exemple de situations abstraites qui peut recouvrir un très grand nombre de situations concrètes différentes…

« Dans les situations critiques, quand on parle avec un calibre bien en pogne, personne ne conteste plus. Y’a des statistiques là-dessus.”

Réplique du personnage Monsieur Charles dans le film Mélodie en sous-sol, réalisé par Henri Verneuil en 1963 (dialogues de Michel Audiard).

Une situation (avec son niveau d’abstraction) et une action (un calibre bien en pogne) : c’est une connaissance, un savoir-faire !

Après, chacun interprétera à sa manière ce qu’est une situation critique. En voilà une à laquelle vous n’aviez sûrement pas pensé :

« Je connais un critique qui est en même temps auteur… ce qui le met en tant qu’auteur dans une situation critique ! »

Raymond Devos

Cituation du mois de novembre 2015 (Cituation #3) :

“Je reste fidèle à Sartre sur un point essentiel : on ne peut pas arguer de la situation pour ne rien faire. C’est un point central de sa philosophie. La situation n’est jamais telle qu’il soit juste de cesser de vouloir, de décider, d’agir. Pour Sartre, c’est la conscience libre et elle seule qui donne sens à une situation, et dès lors on ne peut pas se débarrasser de sa responsabilité propre, quelles que soient les circonstances. Si même la situation semble rendre impossible ce que notre volonté veut, eh bien il faudra vouloir le changement radical de cette situation. Voilà la leçon sartrienne. »

Alain Badiou, La leçon de bonheur d’Alain Badiou, entretien au Monde du 14/08/2015, propos recueillis par N. Truong.

La cituation du mois est clairement philosophique et axée sur le lien fondamental entre situation et action… D’un point d’un vue moral, mais aussi d’un point de vue cognitif. Car à quoi cela sert-il d’évaluer une situation, sinon pour agir (ou décider, en connaissance de cause, de ne pas agir) ?

Bien sûr, le propos d’Alain Badiou est de faire référence à la philosophie de l’engagement de Jean-Paul Sartre, à la question de la responsabilité de l’individu face au monde qui l’entoure et à sa volonté et sa capacité justement de changer ce monde, même quand cela semble impossible. Mais on peut aussi considérer que c’est à tous les niveaux que, comme le résumait avant Sartre un autre existentialiste, Karl Jaspers :

“La situation, lorsqu’elle est connue, appelle un comportement”

Karl Jaspers, La situation spirituelle de notre époque, Desclée de Brouwer, Paris, 1951.

Autre passage intéressant dans ce que dit Badiou : le fait que c’est la conscience libre qui donne sens à une situation, ce qui rappelle la primauté du sujet dans l’appréhension de la situation et la fabrication de sa signification. Sans sujet, pas de sens… et pas de situation…

Bon, je vais arrêter un peu les cituations philosophiques pour ouvrir un cycle sur les « cituations de cinéma ». Laissons donc la parole à Spiderman qui résume très bien à sa manière l’existentialisme sartrien :

« Quelle que soit la situation à affronter, quelle que soit la bataille qui fera nos jours nous avons toujours le choix. Ce sont nos choix qui déterminent qui nous sommes. Et nous pouvons toujours choisir le bien. »

Réplique du personnage Peter Parker dans le film Spiderman-3, réalisé par Sam Raimi en 2007.

Cituation du mois d’octobre 2015 (Cituation #2) :

“La situation factuelle implique l’acte interprétatif d’un sujet : l’acte de situer. Situer, c’est mettre une forme intelligible (un ensemble de rapports) dans l’expérience temporelle multiple et muette, c’est mettre en perspective une multiplicité désordonnée et confuse. Toute situation est donc l’éclairage des faits à partir d’un sens constitué par l’intérêt de celui qui en parle.”

Jean-François Robinet, article « Situation », dans Encyclopédie Philosophique Universelle, Dictionnaire des notions philosophiques, Tome 2, Presses Universitaires de France, 1990.

La situation n’est pas une notion objective. Même si dans le langage courant nous utilisons souvent le terme situation pour désigner une description du monde que l’on souhaiterait indiscutable et partagée, il faut reconnaître la subjectivité de tout cela…

Jean-François Robinet parle « d’éclairage des faits » : cet éclairage est donné par le sujet (puisque nous sommes là dans le domaine de la philosophie), donc dépend du sens qu’il donne à l’ensemble, de son intérêt, mais aussi, très concrètement dans notre contexte – plus bas niveau – où l’on cherche à prescrire des connaissances opératoires, d’un objectif (ou but à atteindre).

La situation n’est pas la réalité… Et dans d’autres cituations du mois, j’espère avoir l’occasion de montrer comment dans la vie courante, l’utilisation du terme situation laissant penser qu’il s’agit d’une simple référence à un ensemble de faits objectifs, doit être en réalité complétée par des informations implicites subjectives pour définir véritablement la situation.

Une situation est plus qu’une information. Si je dis simplement « Je suis dans le bus », c’est un fait. Si je dis « Je suis dans le bus pour aller à la gare », c’est une situation (il y a un but explicité).

Si je dis maintenant « L’autre jour, j’étais dans le bus, quand quelqu’un est monté, déguisé en ours ! », il s’agit d’une circonstance, d’un fait passé : si je me mets à utiliser le terme situation pour désigner cet épisode, je laisse entendre autre chose… Comme « que convient-il de faire si cet épisode ou un épisode similaire se reproduit ? », ce qui n’a pas vraiment d’intérêt en l’occurence… Mais ceci montre qu’on associe facilement situation à action et apprentissage…

Cituation du mois de septembre 2015 (Cituation #1) :

« C’est en faisant émerger de notre mémoire des situations fortement analogues à celles vécues au présent, et pleines de richesse, que nous tentons en permanence de saisir le cœur des situations inédites et que nous affrontons le flot interminable de surprises dont la vie est faite. La recherche d’un analogue approprié est un art que l’on peut qualifier sans exagération de vital et, comme pour tous les arts, cette recherche n’a en général pas de solution unique (…/…) »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 24, Odile Jacob, 2013.

Inaugurons cette nouvelle rubrique par une citation qui a le mérite de contenir deux fois le terme situation dans la même phrase ! Ce qui pourrait nous amener à la qualifier de « double cituation »…

Douglas Hofstadter, qui avait écrit, il y a une trentaine d’années, l’ouvrage culte « Gödel, Escher, Bach, les brins d’une guirlande éternelle », s’est associé au psychologue français Emmanuel Sander pour écrire un livre passionnant sur l’analogie, ce mécanisme cognitif fondamental selon les auteurs, qui nous donne « la capacité de percevoir des ressemblances et de nous fonder sur ces ressemblances pour faire face à la nouveauté et à l’étrange » (p. 28).

Intéressons-nous donc à la nature de ces objets traités par notre cerveau ? Autrement dit, quels sont ces objets que nous sommes capables de catégoriser et de rapprocher de manière plus ou moins inconsciente ? Des « concepts » ? oui, c’est bien le terme utilisé par les auteurs dès la première phrase du livre (« sans analogies pas de concepts, sans concepts pas d’analogies »). Mais encore ? Voilà un terme extrêmement théorique, par définition. Et dans la pratique ? C’est le moment de brandir ma deuxième double cituation :

« Associer une situation rencontrée au présent à des situations rencontrées naguère et encodées en mémoire rend possible d’exploiter le bénéfice des nos connaissances passées pour faire face au présent. »

Douglas Hofstadter, Emmanuel Sander, L’analogie, coeur de la pensée, p. 28, Odile Jacob, 2013.

Voilà qui est très intéressant… C’est vrai que d’une manière générale, le terme situation est très souvent utilisé pour désigner des représentations et les objets traités par la cognition et j’aurai de la matière avec cet ouvrage pour fournir des cituations régulièrement, mais je vais chercher quand même à diversifier mes sources…

Revenons sur la deuxième partie de la première citation qui fait référence à l’art de la « recherche de l’analogue » et de la question de la solution (unique ou pas)… Le mécanisme de l’analogie est fondamental puisqu’il permet au cerveau, face à la nouveauté, de proposer des solutions… sans garantie… Dans la vie en général, et dans la cognition en particulier, il n’est pas possible de savoir, au moment de la décision, si la solution utilisée, ou la décision prise, est la bonne ou pas… En général il faut un peu de temps pour pouvoir l’affirmer (apprentissage par l’expérience) et tous les domaines ne sont pas scientifiques, loin de là. Pour autant, dans un domaine donné, celui qu’on va appeler l’expert est celui qui connait, pour chaque situation, la bonne action, et c’est cela que l’on essaie de représenter dans EdiNoS.