Une cituation est une citation contenant le mot situation !
Chaque cituation dans cette rubrique est une occasion de discuter du concept de situation, de l’utilisation qui est faite de ce terme… et d’essayer de montrer la place centrale de ce concept dans la cognition !

Cituation du mois de novembre 2018 (Cituation #28) :

« Il ne faudrait pas croire que les responsables d’hier étaient plus ignorants de la situation que ne le sont ceux d’aujourd’hui ! »

Raymond Devos, Parler pour ne rien dire.

Cituation du mois d’octobre 2018 (Cituation #27) :

« Nagel ne conteste absolument pas le fait que nous réussissions vraiment à nous abstraire de nos points de vue. Comme je l’ai déjà suggéré, c’est même un fondement de la morale. Il faut bien, si je veux diminuer mes prétentions à la propriété et les partager avec autrui, que je sois capable de comprendre qu’une chose n’est pas uniquement là dans le seul but de m’appartenir. Sans cette faculté d’empathie, cette disposition à se déprendre de la manière dont on évalue une situation, nous ne pourrions jamais comprendre comment il serait possible de prendre une décision morale ou politique pertinente.(…) Notre capacité de citoyen ou de membre de communautés différentes à examiner d’un œil critique les justifications que nous apportons à nos convictions dépend de notre capacité à formuler des abstractions théoriques. Une capacité qui, traditionnellement, s’appelle la raison. »

Markus Gabriel, Pourquoi je ne suis pas mon cerveau, p. 241, Editions Jean-Claude Lattès, 2017.

Markus Gabriel, dans ce livre qui est sous-titré « la philosophie face aux neurosciences », s’oppose au réductionnisme et aux dérives d’une approche purement naturaliste des sciences cognitives : « Beaucoup de positions de la philosophie de la conscience contemporaine souffrent du scientisme, cette idée que seule est vraie une connaissance sanctuarisée par les sciences de la nature, ou du moins formulée dans un prétendu langage d’experts. » (p. 148).

L’auteur s’attaque bien sûr à la question du libre-arbitre, que les avancées des sciences de la nature viennent remettre régulièrement en question : « (…) le déterminisme physicaliste tout comme le neuronal peuvent être vrais (mais en vérité, nous n’en savons rien). Ils ne menaceraient notre liberté que si tous les événements faisaient exclusivement partie du domaine physique, matériel – ce qui aurait pour conséquence que l’on pourrait, à la rigueur, les expliquer entièrement, ou mieux les comprendre dans le langage des sciences de la nature. Ce serait la thèse du naturalisme mais, sous le scalpel de l’analyse philosophique, celle-ci s’est montrée insuffisamment fondée. Cette thèse n’est pas juste, tout simplement parce que les événements qui entrent en ligne de compte concernant la liberté ne sont pas uniquement déterminés par des causes (strictes et inflexibles). Certains événements n’arrivent que par l’intervention d’un acteur et ils ont pour origine quelques conditions de possibilités qui ne sont pas des causes inflexibles (des raisons par exemple). C’est ainsi que la liberté d’action existe et que nous pouvons donc faire ce que nous voulons. » (p. 325)

Voici deux autres cituations pour donner envie de lire « Pourquoi je ne suis pas mon cerveau » :

« L’idée décisive est que nous créons souvent aussi des images fausses et déformées de nous-mêmes, allant même jusqu’à leur accorder une efficacité politique. L’homme est cet être en situation, impliqué dans des réalités qui le dépassent et susceptible de se faire une idée de soi. C’est pourquoi nous inventons des images de la société, des représentations du monde, des systèmes de croyances métaphysiques même, tous censés mettre à notre service, dans un gigantesque panorama, tout ce qui existe. »

Markus Gabriel, Pourquoi je ne suis pas mon cerveau, p. 34, Editions Jean-Claude Lattès, 2017.

« La métaphysique naturaliste est née à l’époque où l’on pensait que Newton + Einstein parviendraient à nous livrer dans le langage mathématique une représentation en principe complète de l’Univers. Depuis la physique quantique, cette idée ne semble plus guère plausible, et la candidate actuelle qui se propose pour cette physique unitaire, la théorie des cordes et ses nombreuses variantes, ne semble pas susceptible d’être fondée. Bref, nous ne sommes absolument plus dans la situation, même approximative, d’affirmer comment on pourrait étudier l’Univers comme un tout grâce aux sciences de la nature. »

Markus Gabriel, Pourquoi je ne suis pas mon cerveau, p. 61, Editions Jean-Claude Lattès, 2017.

Cituation du mois de septembre 2018 (Cituation #26) :

« La vie d’un homme est une suite de situations fortuites, et si aucune d’elles n’est exactement similaire à une autre, du moins ces situations sont-elles, dans leur immense majorité, si indifférenciées et si ternes qu’elles donnent parfaitement l’impression de la similitude. Le corollaire de cet état de choses est que les rares situations prenantes connues dans une vie retiennent et limitent rigoureusement cette vie. Nous devons tenter de construire des situations, c’est-à-dire des ambiances collectives, un ensemble d’impressions déterminant la qualité d’un moment. »

Guy Debord, Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale, revue Inter, Numéro 44, supplément, été 1989.

L’internationale situationniste est un mouvement révolutionnaire, politique et artistique dont le document fondateur « Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale » a été écrit par Guy Debord en mai 1967. Afin d’élargir « la part non-médiocre de la vie », les situationnistes cherchent à construire des situations :

« Notre idée centrale est celle de la construction de situations, c’est-à-dire la construction concrète d’ambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. Nous devons mettre au point une intervention ordonnée sur les facteurs complexes de deux grandes composantes en perpétuelle interaction : le décor matériel de la vie ; les comportements qu’il entraîne et qui le bouleversent. »

Guy Debord, ibidem.

L’objectif de l’art, de la culture, de l’architecture, dans cette approche, est de construire des situations qui permettent de vivre des moments exceptionnels, bouleversants. La vie quotidienne devient poésie vécue.

Cituation du mois d’août 2018 (Cituation #25) :

« – Georges est dans une situation délicate en ce moment.

– Oui et bien on est tous dans une situation délicate.

– Tu es dans une situation délicate, toi ?

– Non, mais tout le monde en général quoi. La vie est une situation délicate.»

Réplique des personnages Jacques et Martine dans le film Cuisine et Dépendances, réalisé par Philipe Muyl en 1992.

Cituation du mois de juillet 2018 (Cituation #24) :

« Il en a tiré un précepte qui, selon lui, s’applique à toutes les situations de l’existence : ne jamais laisser une piqûre en plan, toujours la gratter jusqu’au bout, jusqu’au sang, sauf à risquer d’être démangé toute sa vie. »

Fred Vargas, Quand sort la recluse, p. 63, Flammarion, 2017.

Le précepte qui s’applique à toutes les situations… Le Graal…

Ce serait formidable : toute la connaissance humaine réduite en une seule règle générale ! Le cerveau serait tellement content parce que c’est ce qu’il recherche : faire des économies… Car la complexité du réel coûte cher en charge et en ressources cognitives. Les règles générales et les abstractions lui permettent de simplifier les représentations du réel et de réduire toutes ces charges.

Cituation du mois de juin 2018 (Cituation #23) :

« – T’inquiète pas, je contrôle la situation.

– Hé bien, j’aimerais pas voir quand tu ne contrôles pas ! »

Réplique des personnages Dom Cobb et Arthur dans le film Inception, réalisé par Christopher Nolan en 2010.

Non seulement nous voudrions savoir quoi faire dans une situation donnée, mais nous voudrions aussi pouvoir maîtriser la situation

Implicitement cela veut dire : surveiller dans la durée que la situation reste dans un cadre qu’on a en tête. Soit que la situation courante reste inclue dans une situation abstraite plus générale qui correspond à ce qui est acceptable pour considérer que la situation est maitrisée, soit qu’on ne dérive pas vers des situations « hors-limite » identifiées au préalable qui sont en dehors de ce cadre…

Cituation du mois de mai 2018 (Cituation #22) :

« C’est à ce moment-là qu’un type intelligent aurait garé le Suburban au bout de la route et attendu les renforts, et c’est ce que j’envisageai. ll faudrait des heures pour que mon équipe arrive ici, si elle y parvenait, et j’avais en tête qu’un agent fédéral et un convoyeur étaient retenus en otages. J’appliquai la règle simple selon laquelle on pouvait prendre des décisions stupides quand on se trouvait dans ce genre de situations : si j’étais là-bas, est-ce que je ne voudrais pas que quelqu’un vienne à ma recherche ?

Ouaip. »

Craig Johnson, Tous les démons sont ici, p. 88, Gallmeister, 2015.

On aimerait toujours avoir un mode d’emploi auquel se référer, qui nous dise quoi faire, selon les situations… Cela est nécessaire pour certaines activités professionnelles. Mais dans la vie tout court, quel sens cela pourrait-il avoir ? Cela éviterait peut-être les conflits intérieurs (mais également la réflexion… et l’exercice de la liberté ?). En l’occurence le « manuel officiel du parfait shérif » stipulerait au shérif Longmire, héros des romans de Craig Johnson, de ne pas s’exposer seul face aux méchants lorsqu’il peut attendre les renforts, de ne pas risquer sa vie inutilement (« décision stupide » pour ses proches, mais peut-être pas pour les otages…). Ce n’est pas la première fois que Walt Longmire fait ce type de choix, et c’est ce qui fait de lui un héros. En matière de comportement individuel, heureusement que ce genre de manuel n’existe pas et que nous pouvons librement exercer notre liberté (décider de risquer d’être un héros ou pas). Pour autant, on peut penser que nous avons tous notre propre manuel dans notre tête, constitué à partir de nos expériences, mis à jour et à l’épreuve en permanence : les situations ont une place centrale dans ce manuel…

Revenons un instant sur l’expression « genre de situations » employé par le narrateur : la catégorisation des situations est un processus nécessaire pour la prise de décision. Elle permet d’abstraire et de réduire la situation courante à ses caractéristiques essentielles. Cette situation simplifiée peut ensuite être rapportée, comparée à une situation analogue déjà vécue ou « connue », à laquelle les actions adéquates sont éventuellement attachées dans notre tête.

Cituation du mois d’avril 2018 (Cituation #21) :

« Dans un monde mouvant et complexe, toute communauté d’enracinement est obligée de s’interroger sur l’étendue et les limites de la validité que peuvent conserver ses valeurs traditionnelles. Elle est obligée de confirmer ou d’infirmer celles-ci, de les remettre en question ou de les revendiquer réflexivement à la lumière de situations inédites. Et c’est la nécessité pratique de ces choix qui conduira chaque communauté immergée dans un contexte historique  en perpétuel changement à se différencier ou à se diviser en tendances, comme l’ont fait toutes les communautés religieuses, notamment, et à donner naissance à des dissidents, des rebelles, des opposants, des résistants, bref à des sujets qui revendiquent la capacité de juger et de choisir par eux-mêmes : qui revendiquent leur autonomie comme le fondement ultime et nécessaire des valeurs.  »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 196, Editions Galilée, 2003.

Clôturons ce cycle André Gorz par cette belle cituation « politique », au sens où elle traite de la position de la personne au sein de la société dans laquelle elle vit et de sa capacité à faire des choix. On a besoin d’intelligence lorsqu’on est face à des situations inédites ou imprévues. Les connaissances et l’intelligence nous permettent de faire les bons choix dans ces circonstances :

« Elle (la connaissance) recouvre et désigne une grande diversité de capacités hétérogènes, c’est-à-dire sans commune mesure, parmi lesquelles le jugement, l’intuition, le sens esthétique, le niveau de formation et d’information, la faculté d’apprendre et de s’adapter à des situations imprévues, capacités elles-mêmes mises en oeuvre par des activités hétérogènes qui vont du calcul mathématique à la rhétorique et à l’art de convaincre l’interlocuteur, de la recherche techno-scientifique à l’invention de normes esthétiques.  »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 33, Editions Galilée, 2003.

Qu’attend-on donc de l’intelligence artificielle ? Cette capacité à gérer les situations inédites ? Encore faut-il être en mesure de détecter l’inédicité de la situation (voir cituation #15). Une même situation peut être modélisée à des niveaux d’abstraction variables. Gardons-nous surtout de deux écueils :

  • L’IA n’amènera pas l’infaillibilité. Cette croyance répandue, qui s’explique notamment par  une culture scientiste dominante, est une chimère.
  • Ne nous cachons pas derrière l’IA pour éviter de prendre des décisions et de les assumer… L’autonomie de l’IA ne peut être que réduite. Ne pouvant faire preuve d’engagement, ni de responsabilité, elle ne doit pas aller sur le terrain de la définition des buts, ni de la hiérarchie des valeurs.

« Mais ils (les pionniers de l’Intelligence Artificielle) ne s’étaient jamais posé la question principale ; celle de la capacité de définir les problèmes à résoudre ; de distinguer ce qui est important de ce qui ne l’est pas, ce qui a un sens de ce qui n’en a pas ; de choisir, de définir et de poursuivre un but, de le modifier à la lumière d’événements imprévus ; et, plus fondamentalement, la question des raisons et des critères en vertu desquels les buts, les problèmes, les solutions sont choisis. De quoi donc dépendent ces choix, ces critères ? Si l’intelligence fonctionne comme une machine à programme, qui a défini le programme ? Les pionniers de l’IA avaient tout simplement ignoré ces questions qui renvoient à l’existence d’un sujet conscient, vivant, qui pense, calcule, choisit, agit, poursuit des buts parce qu’il éprouve des besoins, des désirs, des craintes, des espoirs, des douleurs, des plaisirs – bref parce qu’il est un être de besoins et de désirs à qui il manque toujours quelque chose qu’il n’est ou n’a pas encore et qui, en raison de son sentiment de manque, de son sentiment d’incomplétude, est toujours à venir pour lui-même, incapable de coïncider avec soi dans la plénitude immobile de l’être qui est ce qu’il est. »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 126, Editions Galilée, 2003.

Cituation du mois de mars 2018 (Cituation #20) :

«  La connaissance ouvre donc la perspective d’une évolution de l’économie vers l’économie de l’abondance, ce qui veut dire aussi vers une économie où la production, demandant de moins en moins de travail immédiat, distribue de moins en moins de moyens de paiement. La valeur (d’échange) des produits tend à diminuer et à entraîner, tôt ou tard, la diminution de la valeur monétaire de la richesse totale produite, ainsi que la diminution du volume des profits. L’économie de l’abondance tend par elle-même vers une économie de la gratuité et vers des formes de production, de coopération, d’échanges et de consommation fondées sur la réciprocité et la mise en commun ainsi que sur de nouvelles monnaies. Le “capitalisme cognitif” est la crise du capitalisme tout court.

Dans cette situation, un double problème se pose à l’économie capitaliste: celui de la solvabilisation de la demande pour ce qui est produit avec de moins en moins de travail ; celui de la “capitalisation” et de la valorisation d’un produit, la connaissance, qu’il s’agit pour le capital de s’approprier afin de l’empêcher de devenir un bien collectif et de le faire fonctionner comme du “capital immatériel”. »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 47, Editions Galilée, 2003.

André Gorz distingue les connaissances, « qui portent sur des contenus formalisés, objectivés, qui ne peuvent, par définition, appartenir aux personnes », du savoir et de l’intelligence : « Le savoir est fait d’expériences et de pratiques devenues évidences intuitives et habitudes, et l’intelligence couvre tout l’éventail des capacités qui vont du jugement et du discernement à l’ouverture d’esprit, à l’aptitude à assimiler de nouvelles connaissances et à les combiner avec des savoirs. » (Ibidem, p. 13).

Il y a conflit entre l’utopie du partage des connaissances rendue possible par les technologies numériques et une des dérives du capitalisme qui cherche à contrôler et réduire les accès aux connaissances :

«  Virtuellement dépassé, le capitalisme se perpétue en employant une ressource abondante – l’intelligence humaine – à produire de la rareté, y compris la rareté d’intelligence. Cette production de rareté dans une situation d’abondance potentielle consiste à dresser des obstacles à la circulation et à la mise en commun des savoirs et des connaissances : notamment par le contrôle et la privatisation des moyens de communication et d’accès, par la concentration sur une couche très mince des compétences admises à fonctionner comme du “capital cognitif”. »

 André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 81, Editions Galilée, 2003.

Cituation du mois de février 2018 (Cituation #19) :

« Le besoin impérieux d’un revenu suffisant et stable est une chose ; le besoin d’agir, d’oeuvrer, de se mesurer aux autres, d’être apprécié par eux est une chose distincte, qui ne se confond pas ni ne coïncide avec la première. Le capitalisme lie systématiquement les deux choses, les confond et fonde sur cette confusion le pouvoir du capital et son emprise idéologique : pas d’activité qui ne soit un “travail” commandé et payé par qui le commande ; pas de revenu suffisant qui ne soit la rémunération d’un “travail”. Le besoin impérieux d’un revenu suffisant sert de véhicule pour faire passer en contrebande “le besoin impérieux de travailler”. Le besoin d’agir, d’oeuvrer, d’être apprécié sert de véhicule pour faire passer en contrebande le besoin d’être payé pour ce qu’on fait.

Parce que la production sociale (celle du nécessaire et du superflu) exige de moins en moins de « travail » et distribue de moins en moins de salaires, il devient de plus en plus difficile de se procurer un revenu suffisant et stable au moyen d’un travail payé. Dans le discours du capital, on attribue cette difficulté au fait que “le travail manque”. On occulte ainsi la situation réelle ; car ce qui manque n’est évidemment pas le “travail” mais la distribution des richesses pour la production desquelles le capital emploie un nombre de plus en plus réduit de travailleurs.

Le remède à cette situation n’est évidemment pas de “créer du travail” ; mais de répartir au mieux tout le travail socialement nécessaire et toute la richesse socialement produite. Ce qui aura pour conséquence que ce que le capitalisme a artificiellement confondu pourra de nouveau être dissocié : le droit à un revenu suffisant et stable n’aura plus à dépendre de l’occupation permanente et stable d’un emploi ; le besoin d’agir, d’oeuvrer, d’être apprécié des autres n’aura plus à prendre la forme d’un travail commandé et payé. Celui-ci occupera de moins en moins de place dans la vie de la société et dans la vie de chacun. Au sein de celle-ci pourront alterner et se relayer des activités multiples dont la rémunération et la rentabilité ne seront plus la condition nécessaire ni le but. Les rapports sociaux, les liens de coopération, le sens de chaque vie seront produits principalement par ces activités qui ne valorisent pas de capital. Le temps de travail cessera d’être le temps social dominant. »

André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, p. 123, Editions Galilée, 1997.

L’automatisation et l’informatique sont des acteurs essentiels dans cette transformation du capitalisme qui laisse une part de plus en plus réduite au travail salarié dans la production de biens. On peut choisir de l’ignorer et de continuer à penser que « la plénitude des droits économiques (le droit au plein revenu), sociaux (droit à la protection sociale) et politiques (droit d’action, de représentation et d’organisation collectives) reste attachée aux seuls emplois, de plus en plus rares, occupés de façon régulière et à plein temps. » (André Gorz, ibidem, p. 108).

« Quand la création de richesses ne dépendra plus du travail des hommes, ceux-ci mourront de faim aux portes du Paradis à moins de répondre par une nouvelle politique du revenu à la nouvelle situation technique ».

Wassily Leontiev cité par André Gorz dans Misères du présent, Richesse du possible, p. 146.

Quel est le remède à cette situation ? (on parle ici d’une situation très générale : la situation économique mondiale, c’est à dire un moment dans l’évolution globale du capitalisme et des sociétés occidentales). Et l’évaluation qui est faite de cette situation est négative : il s’agit d’une crise (cf le sens anglais de situation dans Cituation #12), il faut donc faire quelque chose : remédier, répondre, agir…

Le remède, donc, André Gorz l’a depuis longtemps proposé et défendu : c’est la mise en place d’un revenu de base suffisant et inconditionnel.

« Une des fonctions de l’allocation universelle est, au contraire, de faire du droit au développement des facultés de chacun le droit inconditionnel à une autonomie qui transcende sa fonction productive et existe par et pour elle-même sur le plan moral (autonomie du jugement de valeur), politique (autonomie de la décision concernant le bien commun), culturel (invention de styles de vie, modèles de consommation et arts de vivre), existentiel (capacité de se prendre en charge au lieu d’abandonner aux experts et autorités le soin de décider ce qui est bon pour nous). »

André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, p. 145, Editions Galilée, 1997.