Une cituation est une citation contenant le mot situation !
Chaque cituation dans cette rubrique est une occasion de discuter du concept de situation, de l’utilisation qui est faite de ce terme… et d’essayer de montrer la place centrale de ce concept dans la cognition !

Cituation du mois de juin 2019 (Cituation #35) :

« Comprendre le mot à la lueur de la phrase, c’est très exactement comprendre n’importe quel donné à partir de la situation, et comprendre la situation à la lumière des fins originelles. Comprendre une phrase de mon interlocuteur, c’est, en effet, comprendre ce qu’il « veut dire », c’est-à-dire épouser son mouvement de transcendance, me jeter avec lui vers des possibles, vers des fins et revenir ensuite sur l’ensemble des moyens organisés pour les comprendre par leur fonction et leur but. Le langage parlé, d’ailleurs, est toujours déchiffré à partir de la situation. »

Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, p. 679, Editions Gallimard, Paris, 1946.

Quatrième caractéristique ou structure d’une situation selon Sartre, mon prochain :

« Vivre dans un monde hanté par mon prochain, ce n’est pas seulement pouvoir rencontrer l’autre à tous les détours du chemin, c’est aussi se trouver engagé dans un monde dont les complexes-ustensiles peuvent avoir une signification que mon libre projet ne leur a pas d’abord donnée. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 672.

Voilà qu’autrui entre dans l’équation… Les significations peuvent être multiples : en tout cas mon interprétation de l’état du monde (ma situation) n’est pas forcément celle de mon prochain…  Voilà donc apparaitre le problème de la compréhension et du langage… Car les significations peuvent également pré-exister, et être véhiculées, par exemple par les mots.

Revenons donc à la cituation du mois. Je dois considérer les projets possibles de mon prochain pour pouvoir le comprendre, du moins comprendre ce qu’il veut dire quand il me parle. Pour saisir ces projets possibles, je dois m’abstraire de ma situation, de mon projet. Je dois faire un travail de distanciation sur mes propres représentations, pour imaginer ce que ce même état du monde peut signifier. Autrement dit, quelles autres situations (pour autrui) cet état du monde peut désigner ?

Comprendre une phrase est un acte de construction qui revient pour pour Sartre à comprendre une situation, et cela ne peut être fait véritablement qu’en identifiant le projet de mon interlocuteur. Je ne peux comprendre un mot qu’à la lueur de la phrase / situation qui le contient et je ne peux comprendre la phrase / situation qu’à la lueur du projet, des fins de mon interlocuteur. La situation est l’élément central du langage, d’une part comme objet désigné par l’interlocuteur, d’autre part comme objet compris par le récepteur :

« Et toute parole est libre projet de désignation ressortissant au choix d’un pour-soi personnel et devant s’interpréter à partir de la situation globale de ce pour-soi. Ce qui est premier, c’est la situation, à partir de laquelle je comprends le sens de la phrase, ce sens n’étant pas en lui-même à considérer comme une donnée, mais comme une fin choisie dans un libre dépassement des moyens. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 683.

Cituation du mois de mai 2019 (Cituation #34) :

« Eh ! quel est, en effet, j’en appelle à vos consciences, j’en appelle à vos sentiments à tous, quel est le grand péril de la situation actuelle ? L’ignorance ; l’ignorance plus encore que la misère… l’ignorance qui nous déborde, qui nous assiège, qui nous investit de toutes parts. C’est à la faveur de l’ignorance que certaines doctrines fatales passent de l’esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau confus des multitudes. Le communisme n’est qu’une forme de l’ignorance. Le jour où l’ignorance disparaîtrait, les sophismes s’évanouiraient. Et c’est dans un pareil moment, devant un pareil danger qu’on songerait à attaquer, à mutiler, à ébranler toutes ces institutions qui ont pour but spécial de poursuivre, de combattre, de détruire l’ignorance ! »

Victor Hugo, Discours à l’Assemblée nationale, séance du 11 novembre 1848.

Petite parenthèse dans la saga sartrienne sur la situation, à quelques jours des élections européennes sur lesquelles plane, comme toujours depuis quelques temps, la menace populiste xénophobe. Est-ce dû à l’ignorance, malgré le développement scientifique et technologique extraordinaire qui a eu lieu depuis l’époque Victor Hugo ? On peut le craindre. Les moyens de communication et les réseaux sociaux ne sont visiblement pas des remèdes à l’ignorance…

Cituation du mois d’avril 2019 (Cituation #33) :

« S’il est vrai que chaque objet de mon entourage s’annonce dans une situation déjà révélée et que la somme de ces objets ne peut constituer à elle seule une situation ; s’il est vrai que chaque ustensile s’enlève sur fond de situation dans le monde, il n’en demeure pas moins que la transformation brusque ou l’apparition brusque d’un ustensile peut contribuer à un changement radical de la situation : que mon pneu crève et ma distance du village voisin change tout là coup ; c’est une distance à compter en pas, à présent, et non en tours de roue. »

Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, p. 667, Editions Gallimard, Paris, 1946.

Troisième caractéristique ou structure d’une situation selon Sartre, les entours :

« Il ne faut pas confondre mes « entours » avec la place que j’occupe et dont nous avons parlé précédemment. Les entours sont les choses-ustensiles qui m’entourent, avec leurs coefficients propres d’adversité et d’ustensilité. Certes, en occupant ma place, je fonde la découverte des entours et, en changeant de place – opération que je réalise librement, comme nous l’avons vu -, je fonde l’apparition de nouveaux entours. Mais réciproquement, les entours peuvent changer ou être changés par d’autres sans que je sois pour rien dans leur changement.»

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 666.

La somme des objets, des choses-ustensiles qui m’environnent ne suffisent pas à constituer la situation. Comme nous le défendons dans cette rubrique, la situation est bien plus qu’un simple état du monde, qu’on ne pourra d’ailleurs pas qualifier d’objectif. Mais souvent dans le langage courant le terme situation a cette signification, car il faut s’entendre sur un socle commun, un ensemble de faits reconnus par l’autre pour pouvoir communiquer et se comprendre. Quand on demande par exemple à un journaliste envoyé spécial « quelle est la situation ? », on attend pas plus de sa part qu’un exposé de faits.

La cituation du mois nous permet également de relever que lorsque les objets, les entours changent (même sans intervention de ma part), la situation peut changer. Certes la situation change si ces nouveaux faits ont un effet sur mon plan pour atteindre mon objectif ou réaliser mon projet (exemple de la crevaison). Mais même un changement mineur, un nouveau détail connu sur le monde change la situation, affine la situation. Cela n’aura forcément pas de conséquence sur notre représentation de la situation (modélisation de la situation pour la réalisation d’un projet), mais le fait d’avoir une information supplémentaire fait évoluer la situation, même très légèrement…

Plus radicalement, le changement peut remettre en question le projet initial.

« Enfin, nous avons vu que des bouleversements intérieurs de la situation par changements autonomes des entours sont toujours à prévoir. Ces changements ne peuvent jamais provoquer un changement de mon projet, mais ils peuvent amener, sur le fondement de ma liberté, une simplification ou une complication de la situation. Par là même, mon projet initial se révélera à moi avec plus ou moins de simplicité. Car une personne n’est jamais ni simple ni complexe : c’est sa situation qui peut être l’un ou l’autre. Je ne suis rien en effet que le projet de moi-même par-delà une situation déterminée et ce projet me pré-esquisse à partir de la situation concrète comme il illumine d’ailleurs la situation à partir de mon choix. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 725.

Evidemment, il n’y a que moi, qui puisse décider d’un changement de mon projet. Surtout que ce projet peut être beaucoup plus qu’un simple sous-objectif dans la réalisation d’une activité, et comme l’explique Sartre, carrément lié à notre propre identité… Comme nous l’avons vu dans la cituation de mars, changer de projet, confirmer ou infirmer les choix passés, c’est justement l’exercice de la liberté…

Cituation du mois de mars 2019 (Cituation #32) :

« Ainsi, comme l’emplacement, le passé s’intègre à la situation lorsque le pour-soi, par son choix du futur, confère à sa facticité passée une valeur, un ordre hiérarchique et une urgence à partir desquels elle motive ses actes et ses conduites. »

Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, p. 666, Editions Gallimard, Paris, 1946.

Deuxième caractéristique ou structure d’une situation selon Sartre, le passé :

« S’il ne détermine pas nos actions, au moins est-il tel que nous ne pouvons prendre de décision nouvelle sinon à partir de lui. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 656.

Dans le passé, j’ai fait des choix, que je peux continuer d’assumer ou non… Le projet que je me suis fixé, je suis libre à chaque instant de le changer, de décider de rester fidèle ou non à ce choix passé :

« Ainsi, ma liberté ronge ma liberté. Étant libre, en effet, je projette mon possible total, mais je pose par là que je suis libre et que je peux toujours néantiser ce projet premier et le passéifier. Ainsi, dans le moment où le pour-soi pense se saisir et se faire annoncer par un néant pro-jeté ce qu’il est, il s’échappe car il pose par là même qu’il peut être autre qu’il est. Il lui suffira d’expliciter son injustifiabilité pour faire surgir l’instant, c’est-à-dire l’apparition d’un nouveau projet sur l’effondrement de l’ancien. Toutefois, ce surgissement du nouveau projet ayant pour condition expresse la néantisation de l’ancien, le pour-soi ne peut se conférer une existence neuve : dès lors qu’il repousse le projet périmé dans le passé, il a à être ce projet sous la forme du « étais » – cela signifie que ce projet périmé appartient désormais à sa situation. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 637.

Si l’on revient à notre modèle, une situation donnée est résumée, modélisée par le nos courant, mais l’ensemble des nos passés constituent également la situation. A ce titre, on pourrait décider de placer les nos parcourus dans la mémoire de travail au même titre que les faits. Mais fermons là cette parenthèse technique sûrement un peu incongrue et revenons à Sartre, et à l’objectivation du passé, qui peut alors être pensé comme objet par le pour-soi (comprendre conscience) à condition de faire un choix nouveau :

« Mais précisément parce qu’il est libre et perpétuellement repris par la liberté, mon choix a pour limite la liberté même ; c’est-à-dire qu’il est hanté par le spectre de l’instant. Tant que je reprendrai mon choix, la passéification du processus se fera en parfaite continuité ontologique avec le présent. Le processus passéifié reste organisé à la néantisation présente sous forme d’un savoir, c’est-à-dire de signification vécue et intériorisée, sans jamais être objet pour la conscience qui se projette vers ses fins propres. Mais, précisément parce que je suis libre, j’ai toujours la possibilité de poser en objet mon passé immédiat. Cela signifie que, alors que ma conscience antérieure était pure conscience non-positionnelle (du) passé, en tant qu’elle se constituait elle-même comme négation interne du réel co-présent et qu’elle se faisait annoncer son sens par des fins posées comme « re-prises », lors du nouveau choix la conscience pose son propre passé comme objet, c’est-à-dire qu’elle l’apprécie et prend ses repères par rapport à lui. Cet acte d’objectivation du passé immédiat ne fait qu’un avec le choix nouveau d’autres fins : il contribue à faire jaillir l’instant comme brisure néantisante de la temporalisation.

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 620.

Mais si dans l’instant présent notre projet inchangé peut nous aveugler car nous empêcher de voir les choses « objectivement », du moins sous un autre angle, ne peut-on vraiment avoir du recul sur la situation et sur le passé qu’en changeant de projet ? En tout cas c’est au moins en faisant l’exercice virtuellement ou en simulation (explorer un changement de projet, imaginer d’autres choix possibles) que nous pourrons interpréter le passé et le réel différemment. Mais ce n’est pas facile, tant mon interprétation du passé dépend de mon projet actuel :

« Or la signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs ; mais, bien au contraire, que le projet fondamental que je suis décide absolument de la signification que peut avoir pour moi et pour les autres le passé que j’ai à être. Moi seul en effet peux décider à chaque moment de la portée du passé: non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l’importance de tel ou tel événement antérieur, mais en me pro-jetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l’action de sa signification. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 658.

Cituation du mois de février 2019 (Cituation #31) :

« Car si la fin peut éclairer la situation, c’est qu’elle est constituée comme modification projetée de cette situation. La place apparaît à partir des changements que je projette. Mais changer implique justement quelque chose à changer qui est justement ma place. »

Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, p. 654, Editions Gallimard, Paris, 1946.

Première caractéristique ou structure d’une situation selon Sartre : la place… Voici comment il la définit :

Elle se définit par l’ordre spatial et la nature singulière des ceci qui se révèlent à moi sur fond de monde. C’est naturellement le lieu que « j’habite » (mon « pays » avec son sol, son climat, ses richesses, sa configuration hydrographique et orographique), mais c’est aussi, plus simplement, la disposition et l’ordre des objets qui présentement m’apparaissent (une table, de l’autre côté de la table une fenêtre, la rue et la mer), (…/…)

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 648.

Il ne faut pas confondre la place avec les entours de la situation (autre caractéristique de la situation sur laquelle nous reviendrons plus tard) : selon ma place, c’est-à-dire ma position dans le monde (et le fait simplement d’être là, dans le monde, de prendre part au monde), mes entours (les objets autour de moi) ne sont pas les mêmes… Donc les informations sur le monde (les faits dans notre modèle) ne sont pas les mêmes.

Mais la place n’est pas simplement une question géographique… Il est intéressant de noter que l’expression point de vue, tout comme le mot position, ont aussi un sens figuré : les informations sur le monde qui se révèlent à moi comme l’écrit Sartre, sont conditionnées ou filtrées par un projet ou une fin définie par un sujet qui projette des changements.

Autrement dit, depuis notre emplacement, en général notre cerveau et nous, de manière extrêmement pragmatique, n’allons chercher que les informations utiles à notre situation (donc pour notre projet)…

Ce que la cituation du mois nous rappelle aussi (et nous sommes en plein dans la philosophie sartrienne de la liberté et de l’engagement), c’est que le fait de projeter des changements, de concevoir qu’il est possible de changer les choses, n’est pas anodin dans l’interprétation de la situation :

« Car il faut ici inverser l’opinion générale et convenir de ce que ce n’est pas la dureté d’une situation ou les souffrances qu’elle impose qui sont motifs pour qu’on conçoive un autre état de choses où il en irait mieux pour tout le monde ; au contraire, c’est à partir du jour où l’on peut concevoir un autre état de choses qu’une lumière neuve tombe sur nos peines et sur nos souffrances et que nous décidons qu’elles sont insupportables. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 579.

Cituation du mois de janvier 2019 (Cituation #30) :

« J’aime les situations exceptionnelles et la manière dont réagissent à ces situations des personnages ordinaires. »

Gérard Oury.

Comme petite parenthèse entre deux cituations de Jean-Paul Sartre, rien de tel que de citer Gérard Oury…

Exemples de situations auxquelles il est fait référence : être amené à se faire passer pour un rabbin sans rien connaitre de la religion juive, se retrouver véritablement engagé comme tueur à gage en pensant jouer un rôle de cinéma ou encore acheminer une Cadillac truffée de drogue à son insu.

Peut-être que ce qui nous intéresse dans les situations exceptionnelles, c’est leur côté extra-ordinaires : elles n’ont pas pu être pensées à l’avance et elles sont donc synonymes pour le protagoniste (et le spectateur) de nouveautés permanentes, avancée dans l’inconnu, découvertes et finalement apprentissage

Et on peut s’identifier aux personnages ordinaires qui les vivent, voir de quelle manière ils vont se sortir de la situation, ou non… Le tout sans enjeu, puisqu’il s’agit de fiction et non d’expérience réelle.

Mais une bonne intrigue doit obéir à un certain schéma, selon John Truby, scénariste et théoricien de l’écriture de scénarii :

« Raconter une histoire – en littérature, au théâtre ou au cinéma – obéit selon vous à des principes universels. Une bonne histoire, c’est d’abord une question d’ « anatomie » ?

-  Oui, une bonne histoire doit avoir une ligne de désir claire, celle d’un héros qui poursuit un but défini, affronte pour y parvenir une série de situations ou de rebondissements, que l’on nomme intrigue, et qui sont autant de tests moraux auxquels il répond en agissant bien ou mal, jusqu’à la prise de conscience finale, qui marque sa transformation intime, et, idéalement, offre au public un moment de révélation profonde.  »

John Truby, entretien paru dans Philosophie magazine, numéro 106, février 2017, p. 29.

Cituation du mois de décembre 2018 (Cituation #29) :

« Nous appellerons situation la contingence de la liberté dans le plenum d’être du monde en tant que ce datum, qui n’est là que pour ne pas contraindre la liberté, ne se révèle à cette liberté que comme déjà éclairé par la fin qu’elle choisit. Ainsi le datum n’apparaît jamais comme existant brut et en-soi au pour-soi ; il se découvre toujours comme motif puisqu’il ne se révèle qu’à la lueur d’une fin qui l’éclaire. Situation et motivation ne font qu’un. Le pour-soi se découvre comme engagé dans l’être, investi par l’être, menacé par l’être ; il découvre l’état de choses qui l’entoure comme motif pour une réaction de défense ou d’attaque. Mais il ne peut faire cette découverte que parce qu’il pose librement la fin par rapport à laquelle l’état de choses est menaçant ou favorable. Ces remarques doivent nous apprendre que la situation, produit commun de la contingence de l’en-soi et de la liberté, est un phénomène ambigu dans lequel il est impossible au pour-soi de discerner l’apport de la liberté et de l’existant brut. De même, en effet, que la liberté est échappement à une contingence qu’elle a à être pour lui échapper, de même la situation est libre coordination et libre qualification d’un donné brut qui ne se laisse pas qualifier n’importe comment. »

Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, p. 646, Editions Gallimard, Paris, 1946.

Nous finissons l’année avec la définition de la situation par le Maître lui-même, le spécialiste mondial de la situation : Jean-Paul Sartre, qui consacre un chapitre d’une centaine de pages dans L’être et le néant, intitulé « Liberté et facticité : la situation », à l’explicitation de la notion de situation, lieu d’exercice de la liberté.

La cituation de décembre dernier (#17) était déjà costaude : André Comte-Sponville faisait d’ailleurs référence à une phrase de la citation de ce mois : la situation comme produit commun de la contingence de l’en-soi et de la liberté

Il y a beaucoup à dire sur cette riche cituation du mois, qu’il est permis de relire plusieurs fois… Commençons par la fin : si le donné brut, l’état de choses, ne se laisse pas qualifier n’importe comment, c’est que la situation est interprétation, qualification du réel dans le cadre d’un projet, d’une fin qui est établie, librement posée par le pour-soi ou la conscience… Selon Sartre, cette fin peut être définie ou confirmée en situation par la personne : c’est justement un acte de liberté. Dans notre contexte de construction de base de connaissances pour des ordinateurs, la fin ou le projet est préétabli, puisqu’on cherche à ce que le système réponde à des objectifs clairement établis. Par conséquent dans notre modèle, nous avons déjà souvent évoqué ici que l’environnement, l’ensemble des faits, le donné, n’a de sens que rapporté à un but, un projet prédéfini, qui participe de manière fondamentale à la définition, à la construction de la situation courante. Le célèbre exemple du rocher illustre comment la fin éclaire le donné brut :

« Le coefficient d’adversité des choses, en particulier, ne saurait être un argument contre notre liberté, car c’est par nous, c’est-à-dire par la position préalable d’une fin, que surgit ce coefficient d’adversité. Tel rocher, qui manifeste une résistance profonde si je veux le déplacer, sera, au contraire, une aide précieuse si je veux l’escalader pour contempler le paysage. En lui-même – s’il est même possible d’envisager ce qu’il peut être en lui-même – il est neutre, c’est-à-dire qu’il attend d’être éclairé par une fin pour se manifester comme adversaire ou comme auxiliaire. »

Jean-Paul Sartre, Ibidem, p. 639.

Mais si la fin participe à la détermination de la situation, Sartre distingue cinq caractéristiques également constitutives de la situation : ma place, mon passé, mes entours, mon prochain, ma mort. Nous y reviendrons…

Cituation du mois de novembre 2018 (Cituation #28) :

« Il ne faudrait pas croire que les responsables d’hier étaient plus ignorants de la situation que ne le sont ceux d’aujourd’hui ! »

Raymond Devos, Parler pour ne rien dire.

Cituation du mois d’octobre 2018 (Cituation #27) :

« Nagel ne conteste absolument pas le fait que nous réussissions vraiment à nous abstraire de nos points de vue. Comme je l’ai déjà suggéré, c’est même un fondement de la morale. Il faut bien, si je veux diminuer mes prétentions à la propriété et les partager avec autrui, que je sois capable de comprendre qu’une chose n’est pas uniquement là dans le seul but de m’appartenir. Sans cette faculté d’empathie, cette disposition à se déprendre de la manière dont on évalue une situation, nous ne pourrions jamais comprendre comment il serait possible de prendre une décision morale ou politique pertinente.(…) Notre capacité de citoyen ou de membre de communautés différentes à examiner d’un œil critique les justifications que nous apportons à nos convictions dépend de notre capacité à formuler des abstractions théoriques. Une capacité qui, traditionnellement, s’appelle la raison. »

Markus Gabriel, Pourquoi je ne suis pas mon cerveau, p. 241, Editions Jean-Claude Lattès, 2017.

Markus Gabriel, dans ce livre qui est sous-titré « la philosophie face aux neurosciences », s’oppose au réductionnisme et aux dérives d’une approche purement naturaliste des sciences cognitives : « Beaucoup de positions de la philosophie de la conscience contemporaine souffrent du scientisme, cette idée que seule est vraie une connaissance sanctuarisée par les sciences de la nature, ou du moins formulée dans un prétendu langage d’experts. » (p. 148).

L’auteur s’attaque bien sûr à la question du libre-arbitre, que les avancées des sciences de la nature viennent remettre régulièrement en question : « (…) le déterminisme physicaliste tout comme le neuronal peuvent être vrais (mais en vérité, nous n’en savons rien). Ils ne menaceraient notre liberté que si tous les événements faisaient exclusivement partie du domaine physique, matériel – ce qui aurait pour conséquence que l’on pourrait, à la rigueur, les expliquer entièrement, ou mieux les comprendre dans le langage des sciences de la nature. Ce serait la thèse du naturalisme mais, sous le scalpel de l’analyse philosophique, celle-ci s’est montrée insuffisamment fondée. Cette thèse n’est pas juste, tout simplement parce que les événements qui entrent en ligne de compte concernant la liberté ne sont pas uniquement déterminés par des causes (strictes et inflexibles). Certains événements n’arrivent que par l’intervention d’un acteur et ils ont pour origine quelques conditions de possibilités qui ne sont pas des causes inflexibles (des raisons par exemple). C’est ainsi que la liberté d’action existe et que nous pouvons donc faire ce que nous voulons. » (p. 325)

Voici deux autres cituations pour donner envie de lire « Pourquoi je ne suis pas mon cerveau » :

« L’idée décisive est que nous créons souvent aussi des images fausses et déformées de nous-mêmes, allant même jusqu’à leur accorder une efficacité politique. L’homme est cet être en situation, impliqué dans des réalités qui le dépassent et susceptible de se faire une idée de soi. C’est pourquoi nous inventons des images de la société, des représentations du monde, des systèmes de croyances métaphysiques même, tous censés mettre à notre service, dans un gigantesque panorama, tout ce qui existe. »

Markus Gabriel, Pourquoi je ne suis pas mon cerveau, p. 34, Editions Jean-Claude Lattès, 2017.

« La métaphysique naturaliste est née à l’époque où l’on pensait que Newton + Einstein parviendraient à nous livrer dans le langage mathématique une représentation en principe complète de l’Univers. Depuis la physique quantique, cette idée ne semble plus guère plausible, et la candidate actuelle qui se propose pour cette physique unitaire, la théorie des cordes et ses nombreuses variantes, ne semble pas susceptible d’être fondée. Bref, nous ne sommes absolument plus dans la situation, même approximative, d’affirmer comment on pourrait étudier l’Univers comme un tout grâce aux sciences de la nature. »

Markus Gabriel, Pourquoi je ne suis pas mon cerveau, p. 61, Editions Jean-Claude Lattès, 2017.

Cituation du mois de septembre 2018 (Cituation #26) :

« La vie d’un homme est une suite de situations fortuites, et si aucune d’elles n’est exactement similaire à une autre, du moins ces situations sont-elles, dans leur immense majorité, si indifférenciées et si ternes qu’elles donnent parfaitement l’impression de la similitude. Le corollaire de cet état de choses est que les rares situations prenantes connues dans une vie retiennent et limitent rigoureusement cette vie. Nous devons tenter de construire des situations, c’est-à-dire des ambiances collectives, un ensemble d’impressions déterminant la qualité d’un moment. »

Guy Debord, Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale, revue Inter, Numéro 44, supplément, été 1989.

L’internationale situationniste est un mouvement révolutionnaire, politique et artistique dont le document fondateur « Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale » a été écrit par Guy Debord en mai 1967. Afin d’élargir « la part non-médiocre de la vie », les situationnistes cherchent à construire des situations :

« Notre idée centrale est celle de la construction de situations, c’est-à-dire la construction concrète d’ambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. Nous devons mettre au point une intervention ordonnée sur les facteurs complexes de deux grandes composantes en perpétuelle interaction : le décor matériel de la vie ; les comportements qu’il entraîne et qui le bouleversent. »

Guy Debord, ibidem.

L’objectif de l’art, de la culture, de l’architecture, dans cette approche, est de construire des situations qui permettent de vivre des moments exceptionnels, bouleversants. La vie quotidienne devient poésie vécue.